Fratelli Tutti

Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert (suite) (95-100)

L’ouverture croissante de l’amour

  1. L’amour nous met enfin en tension vers la communion universelle. Personne ne mûrit ni n’atteint sa plénitude en s’isolant. De par sa propre dynamique, l’amour exige une ouverture croissante, une plus grande capacité à accueillir les autres, dans une aventure sans fin qui oriente toutes les périphéries vers un sens réel d’appartenance mutuelle. Jésus nous disait : « Tous vous êtes des frères » (Mt 23, 8).
  2. Ce besoin d’aller au-delà de ses propres limites vaut également pour les divers régions et pays. De fait, « le nombre toujours croissant d’interconnexions et de communications qui enveloppent notre planète rend plus palpable la conscience (…) du partage d’un destin commun entre les nations de la terre. Dans les dynamismes de l’histoire, de même que dans la diversité des ethnies, des sociétés et des cultures, nous voyons ainsi semée la vocation à former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres » (75).

Sociétés ouvertes qui intègrent tout le monde

  1. Certaines périphéries sont proches de nous, au centre d’une ville ou dans notre propre famille. Il y a aussi un aspect de l’ouverture universelle de l’amour qui n’est pas géographique mais existentiel. C’est la capacité quotidienne d’élargir mon cercle, de rejoindre ceux que je ne considère pas spontanément comme faisant partie de mon centre d’intérêts, même s’ils sont proches de moi. Par ailleurs, chaque sœur ou frère souffrant, abandonné ou ignoré par ma société, est un étranger existentiel, même s’il est natif du pays. Il peut s’agir d’un citoyen possédant tous les papiers, mais on le traite comme un étranger dans son propre pays. Le racisme est un virus qui mute facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, étant toujours à l’affût.
  2. Je voudrais faire mémoire de ces “exilés cachés” qui sont traités comme des corps étrangers dans la société (76). De nombreuses personnes porteuses de handicap « sentent qu’elles existent sans appartenance et sans participation ». Il y en a encore beaucoup d’autres « qu’on empêche d’avoir la pleine citoyenneté ». L’objectif, ce n’est pas seulement de prendre soin d’elles, mais qu’elles participent « activement à la communauté civile et ecclésiale. C’est un chemin exigeant mais aussi difficile, qui contribuera de plus en plus à former les consciences à reconnaître chaque individu comme une personne unique et irremplaçable ». Je pense aussi aux « personnes âgées, qui, notamment en raison de leur handicap, sont parfois perçues comme un fardeau ». Cependant, chacune d’entre elles peut apporter « une contribution irremplaçable au bien commun à travers son parcours de vie original ». Je me permets d’insister : il faut avoir « le courage de donner la parole à ceux qui subissent la discrimination à cause de leur handicap, parce que, malheureusement dans certains pays, on peine aujourd’hui encore à les reconnaître comme des personnes de dignité égale » (77).

Compréhensions inadéquates d’un amour universel

  1. L’amour qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons “l’amitié sociale” dans chaque ville ou dans chaque pays. Lorsqu’elle est authentique, cette amitié sociale au sein d’une communauté est la condition de la possibilité d’une ouverture universelle vraie. Il ne s’agit pas du faux universalisme de celui qui a constamment besoin de voyager parce qu’il ne supporte ni n’aime son propre peuple. Celui qui a du mépris pour son propre peuple établit dans la société des catégories, de première ou de deuxième classe, de personnes ayant plus ou moins de dignité et de droits. De cette façon, il nie qu’il y a de la place pour tout le monde.
  2. Je ne propose pas non plus un universalisme autoritaire et abstrait, conçu ou planifié par certains et présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller. Il existe un modèle de globalisation qui « soigneusement vise une uniformité unidimensionnelle et tente d’éliminer toutes les différences et toutes les traditions dans une recherche superficielle d’unité. (…) Si une globalisation prétend [tout] aplanir (…), comme s’il s’agissait d’une sphère, cette globalisation détruit la richesse ainsi que la particularité de chaque personne et de chaque peuple » (78). Ce faux rêve universaliste finit par priver le monde de sa variété colorée, de sa beauté et en définitive de son humanité. En effet, « l’avenir n’est pas monochromatique, mais (…) est possible si nous avons le courage de le regarder dans la variété et dans la diversité de ce que chacun peut apporter. Comme notre famille humaine a besoin d’apprendre à vivre ensemble dans l’harmonie et dans la paix sans que nous ayons besoin d’être tous pareils ! » (79).

Notes
(75) Message pour la 47e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier 2014 (8 décembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 décembre 2013), p. 8.
(76) Cf. Angélus (29 décembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (2 janvier 2014), p. 5 ;Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8.
(77) Message pour la Journée Internationale des personnes porteuses de handicap (3 décembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 décembre 2019), p. 8.
(78) Discours lors de la rencontre pour la liberté religieuse avec la communauté hispanique et d’autres immigrés, Philadelphie, États-Unis (26 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (8 octobre 2015), p. 11.
(79) Discours aux jeunes, Tokyo, Japon (25 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 10.

Commentaires

« Tous vous êtes des frères », dit Jésus à ses disciples et à la foule (Mt 23, 8). Ici le pape s’attarde sur ce tous, sur le tuttide Fratelli tutti. Après tout, qu’il faille être fraternel, qu’il faille se faire le prochain de tous ceux que nous rencontrons ou côtoyons, en particulier les plus faibles, cela implique-t-il nécessairement qu’il faille se sentir frère ou sœur de tout être humain, y compris celui qui vit à l’autre bout du monde et dont, malgré les progrès de la communication et de l’information, je n’entendrai jamais parler ?

Oui, l’amour est une dynamique d’ouverture qui ne connaît pas de limites (95). Pas de limites dans l’espace lointain, c’est à dire vis-à-vis de peuples ou nations géographiquement lointains (96), pas de limites non plus dans l’espace proche, et le pape s’attarde plus dans ces pages sur la fraternité qui nous unit à tous ceux qui, dans notre propre société, sont mis à l’écart du fait de leur différence (97-98).

A cette occasion François rappelle que l’objectif n’est pas seulement de prendre soin des personnes, mais de leur permettre d’être pleinement intégrées, reconnues, écoutées et actives dans notre société. C’est ce compagnonnage dans le respect de l’égale dignité de tous que les divers mouvements chrétiens engagés dans la solidarité essaient depuis quelques années de promouvoir et de mettre en œuvre, comme en avait témoigné d’une manière très remarquable l’événement Diaconia 2013 organisé à Lourdes.

Dès lors l’invitation à ne pas mettre de limites à la fraternité ne doit pas conduire à fuir la réalité la plus proche : c’est l’amour ou « l’amitié sociale » que je vis dans mon propre environnement qui m’ouvre à la dimension universelle, ainsi que l’avait déjà exprimé le paragraphe 89.

Et si c’est bien le particulier de ma situation personnelle qui m’ouvre à l’universel, cet universel ne peut être envisagé comme gommant les particularités. L’amour, l’amitié, la fraternité, quand ils sont authentiques, ne cherchent pas à ramener l’autre à soi pour le faire entrer de force dans une uniformité à notre image, mais ils aiment en l’autre sa différence, dans une recherche commune de l’harmonie et de la paix (100).

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