Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé

  1. Sans prétendre procéder à une analyse exhaustive ni prendre en considération tous les aspects de la réalité que nous vivons, je propose seulement que nous fixions l’attention sur certaines tendances du monde actuel qui entravent la promotion de la fraternité universelle.

Des rêves qui se brisent en morceaux

  1. Des décennies durant, le monde a semblé avoir tiré leçon de tant de guerres et 4 / 91 d’échecs et s’orienter lentement vers de nouvelles formes d’intégration. À titre d’exemple, le rêve d’une Europe unie, capable de reconnaître ses racines communes et de se féliciter de la diversité qui l’habite, a progressé. Souvenons-nous de « la ferme conviction des Pères fondateurs de l’Union européenne, qui ont souhaité un avenir fondé sur la capacité de travailler ensemble afin de dépasser les divisions, et favoriser la paix et la communion entre tous les peuples du continent » (7). De même, le désir d’une intégration latino-américaine s’est renforcé et certains pas avaient commencé à être faits. Ailleurs, des tentatives de pacification et de rapprochement ont été couronnées de succès et d’autres ont paru prometteuses.
  2. Mais l’histoire est en train de donner des signes de recul. Des conflits anachroniques considérés comme dépassés s’enflamment, des nationalismes étriqués, exacerbés, pleins de ressentiments et agressifs réapparaissent. Dans plus d’un pays, une idée d’unité du peuple et de la nation, imprégnée de diverses idéologies, crée de nouvelles formes d’égoïsme et de perte du sens social sous le prétexte d’une prétendue défense des intérêts nationaux. Ceci nous rappelle que « chaque génération doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. C’est là le chemin. Le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour. Il n’est pas possible de se contenter de ce qui a été réalisé dans le passé et de s’installer pour en jouir comme si cette condition nous conduisait à ignorer que beaucoup de nos frères subissent des situations d’injustice qui nous interpellent tous » (8).
  3. “S’ouvrir au monde” est une expression qui, de nos jours, est adoptée par l’économie et les finances. Elle se rapporte exclusivement à l’ouverture aux intérêts étrangers ou à la liberté des pouvoirs économiques d’investir sans entraves ni complications dans tous les pays. Les conflits locaux et le désintérêt pour le bien commun sont instrumentalisés par l’économie mondiale pour imposer un modèle culturel unique. Cette culture fédère le monde mais divise les personnes et les nations, car « la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères » (9). Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il y a plutôt des marchés où les personnes jouent des rôles de consommateurs ou de spectateurs. L’avancée de cette tendance de globalisation favorise en principe l’identité des plus forts qui se protègent, mais tend à dissoudre les identités des régions plus fragiles et plus pauvres, en les rendant plus vulnérables et dépendantes. La politique est ainsi davantage fragilisée vis-à-vis des puissances économiques transnationales qui appliquent le “diviser pour régner”.

La fin de la conscience historique

  1. C’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de “déconstructionnisme”, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro. Elle ne laisse subsister que la nécessité de consommer sans limites et l’exacerbation de nombreuses formes d’individualisme dénuées de contenu. C’est dans ce sens qu’allait un conseil que j’ai donné aux jeunes : « Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, 5 / 91 n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés » (10).
  2. Ce sont les nouvelles formes de colonisation culturelle. N’oublions pas que « les peuples qui aliènent leur tradition, et qui par une manie imitative, par violence sous forme de pressions, par une négligence impardonnable ou apathie, tolèrent qu’on leur arrache leur âme, perdent, avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et, enfin, leur indépendance idéologique, économique et politique » (11). Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration, consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action.

Notes
(7) Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : ‘Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.
(8) Rencontre avec les Autorités, la société civile et le Corps diplomatique, Santiago – Chili (16 janvier 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (18 janvier 2018), p. 2.
(9) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 19 : AAS 101 (2009), p. 655.
(10) Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 181.
(11) Card. Raúl Silva Henríquez, S.D.B., Homélie lors du Te deum à Santiago du Chili (18 septembre 1974).

Commentaires

Dans son premier chapitre, François va donner une image assez sombre du monde contemporain.

Il commence par évoquer l’histoire, en crise à plus d’un titre.

Tout d’abord parce qu’à une époque qui semblait vouloir construire et instituer des rapprochements et des collaborations pacifiques entre pays, d’un même continent par exemple, succède aujourd’hui un temps où un nationalisme volontiers agressif renaît un peu partout. Les progrès de la paix ne sont jamais définitivement acquis, et sont aujourd’hui fragilisés.

Plus radicalement, c’est l’appartenance à une histoire commune, l’intérêt pour le bien commun qui peu à peu disparaissent au profit d’un individualisme qui fait prospérer le marché et l’économie : « Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence »(12). Ici est avancée l’idée que l’universalisation de l’individualisme, au détriment et dans la condamnation des identités ou communautés diverses, relève d’une idéologie qui soumet tout à des intérêts économiques et entend s’affranchir de toute régulation politique.

Cette idéologie trouve son accomplissement dans la négation de l’histoire, et dans le détournement à son profit de toutes les grandes quêtes ou utopies de l’histoire : « démocratie, liberté, justice, unité ». La fin du paragraphe 14 est sur ce point assez virulente, et peut provoquer sans doute des réactions d’incompréhension ou d’opposition.

Assurément ces paroles du pape manifestent une grande liberté par rapport aux idéologies et discours convenus du temps, et elles peuvent nous alerter et nous aider à retrouver une « pensée critique » sur des lieux communs actuellement très répandus. Donnons-en deux exemples, inspirés des réflexions de François dans ces quelques pages : l’attachement à une communauté et à ses traditions serait, nous dit-on, source de divisions et de fragilisation de la paix sociale. Est-ce si sûr ? Notre pays respecterait de manière inconditionnelle et universelle la « liberté d’expression », dans le domaine religieux comme dans tous les domaines. Est-ce si sûr ?

1 Comment
  • Micaela De Wilde Posted 3 novembre 2020 15 h 48 min

    J’ai beaucoup aimé son insitance dès le début,sur le fait que « personne ne se sauve tout seul » et au n°11 que le bien et l’amour, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes, il faut les conquérir chaque jour » et c’est bien l’expérience que j’en ai; travail ardu. Un appel à chacun de nous.
    J’ai aussi été frappée par ce qu’il appelle les « nouvelles formes de colonisation culturelle…ce n° 14 est de grande actualité
    Merci Marc de nous aider à nous approprier ce document.
    Micaela

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