Fratelli Tutti

Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert (87-94)

  1. Un être humain est fait de telle façon qu’il ne se réalise, ne se développe ni ne peut atteindre sa plénitude « que par le don désintéressé de lui-même » (62). Il ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans la rencontre avec les autres : « Je ne communique effectivement avec moi-même que dans la mesure où je communique avec l’autre » (63). Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des visages concrets à aimer. Il y a là un secret de l’existence humaine authentique, car « la vie subsiste où il y a un lien, la communion, la fraternité ; et c’est une vie plus forte que la mort quand elle est construite sur de vraies relations et des liens de fidélité. En revanche, il n’y a pas de vie là où on a la prétention de n’appartenir qu’à soi-même et de vivre comme des îles : dans ces attitudes, la mort prévaut » (64).

Plus loin

  1. À partir de l’intimité de chaque cœur, l’amour crée des liens et élargit l’existence s’il fait sortir la personne d’elle-même vers l’autre (65). Faits pour l’amour, nous avons en chacun d’entre nous « une loi d’”extase” : sortir de soi-même pour trouver en autrui un accroissement d’être » (66). Voilà pourquoi l’homme doit de toute manière mener à bien cette entreprise : sortir de lui-même (67).
  2. Mais je ne peux pas réduire ma vie à la relation avec un petit groupe, pas même à ma propre famille, car il est impossible de me comprendre sans un réseau de relations plus large : non seulement mon réseau actuel mais aussi celui qui me précède et me façonne tout au long de ma vie. Ma relation avec une personne que j’apprécie ne peut pas méconnaître que cette personne ne vit pas seulement à cause de ses liens avec moi, ni que moi je ne vis pas uniquement en référence à elle. Notre relation, si elle est saine et vraie, nous ouvre à d’autres qui nous font grandir et nous enrichissent. Le sens social le plus noble est aujourd’hui facilement réduit à rien en faveur de liens égoïstes épousant l’apparence de relations intenses. En revanche, l’amour authentique, à même de faire grandir, et les formes les plus nobles d’amitié résident dans des cœurs qui se laissent compléter. Le fait de constituer un couple ou d’être des amis doit ouvrir nos cœurs à d’autres cercles pour nous rendre capables de sortir de nous-mêmes de sorte que nous accueillions tout le monde. Les groupes fermés et les couples autoréférentiels, qui constituent un “nous” contre tout le monde, sont souvent des formes idéalisées d’égoïsme et de pure auto-préservation.
  3. Ce n’est pas pour rien que de nombreuses petites villes survivant dans les zones désertiques ont développé une capacité généreuse d’accueil des pèlerins de passage et ont forgé le devoir sacré de l’hospitalité. Les communautés monastiques médiévales en ont également fait montre, comme en témoigne la Règle de saint Benoît. Même si cela pouvait compromettre l’ordre et le silence des monastères, Benoît exigeait que les pauvres et les pèlerins soient traités « avec le plus grand soin et la plus grande sollicitude » (68). L’hospitalité est une manière concrète de ne pas se priver de ce défi et de ce don qu’est la rencontre avec l’humanité, indépendamment du groupe d’appartenance. Ces personnes comprenaient que toutes les valeurs qu’elles pouvaient cultiver devaient s’accompagner de cette capacité à se transcender dans une ouverture aux autres.

La valeur unique de l’amour

  1. Les gens peuvent développer certaines attitudes qu’ils présentent comme des valeurs morales : force, sobriété, assiduité et autres vertus. Mais, pour bien orienter les actes correspondant aux différentes vertus morales, il faut aussi se demander dans quelle mesure ils créent un dynamisme d’ouverture et d’union avec les autres. Ce dynamisme, c’est la charité que Dieu répand. Autrement, nous ne cultiverions peut-être que l’apparence de vertus, incapables de construire la vie en commun. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin – citant Augustin – affirmait que la tempérance d’une personne avare est loin d’être vertueuse (69). Saint Bonaventure, en d’autres termes, expliquait que les autres vertus, sans la charité, n’accomplissent pas strictement les commandements « comme Dieu les entend » (70).
  2. La teneur spirituelle d’une vie humaine est caractérisée par l’amour qui est somme toute « le critère pour la décision définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine » (71). Cependant, il y a des croyants qui pensent que leur grandeur réside dans l’imposition de leurs idéologies aux autres, ou dans la défense violente de la vérité ou encore dans de grandes manifestations de force. Nous, croyants, nous devons tous le reconnaître : l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour ; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer (cf. 1 Co 13, 1-13).
  3. Afin de clarifier en quoi consiste l’expérience de l’amour que Dieu rend possible par sa grâce, saint Thomas d’Aquin la définissait comme un mouvement qui amène à concentrer l’attention sur l’autre « en l’identifiant avec soi-même » (72). L’attention affective, qui est portée à l’autre, conduit à rechercher son bien gratuitement. Tout cela fait partie d’une appréciation, d’une valorisation, qui est finalement ce qu’exprime le mot “charité” : l’être aimé m’est “cher”, c’est-à-dire qu’« il est estimé d’un grand prix » (73). Et « c’est de l’amour qu’on a pour une personne que dépend le don qu’on lui fait » (74).
  4. L’amour implique donc plus qu’une série d’actions bénéfiques. Les actions jaillissent d’une union qui fait tendre de plus en plus vers l’autre, le considérant précieux, digne, agréable et beau, au-delà des apparences physiques ou morales. L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous.

Notes
(62) Conc. Œcum. Vat. II, Const. Past. Gaudium etspes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 24
(63). Gabriel Marcel, Du refus à l’invocation, éd. N.R.F., Paris (1940), p. 50.
(64) Angélus, (10 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 novembre 2019), p. 3.
(65) St. Thomas d’Aquin, Scriptum super Sententiis, lib. 3, dist. 27.7.1.a. ad 4 : « Dicitur amor extasim facere, et fervere, quia quod fervet extra se bullit et exhalat »
(66) Karol Wojtila, Amour et responsabilité, éd. Dialogue/Stock, Paris (1978) p. 115.
(67) Cf. Karl Rahner, S.J., Kleines Kirchenjahr. Ein Gang durch den Festkreis, éd. Herderbücherei 901, Freiburg (1981), p. 30.
(68) Regula, 53, 15 : « Pauperum et peregrinorum maxime susceptioni cura sollicite exhibetur ».
(69) Cf. Summa Theologiae II-II, q. 23, art. 7 : St. Augustin, ContraJulianum,4,18PL44, col. 748 : « De que de plaisirs se privent les avares pour augmenter leurs trésors ou par crainte de les voir diminuer ! »
(70) “Secundum acceptionem divinam” (Scriptum super Sententiis, lib. 3, dist., 27, a. 1, q. 1, concl. 4).
(71) Benoît XVI, Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 15 : AAS 98 (2006), p. 230. .
(72) Summa Theologiae II-II, q. 27, art. 2, resp.
(73) Ibid., I-II, q. 26, art. 3, resp.
(74) Ibid., q. 110, art. 1, resp.

Commentaires

Après avoir proposé un état des lieux un peu sombre de la situation du monde (chapitre 1), après avoir écouté un texte fondateur de l’Écriture (chapitre 2), le pape François nous fait entrer dans le cœur de son message par la porte de l’anthropologie : qu’est-ce que l’homme ?

C’est l’occasion une nouvelle fois pour François de développer une conception de l’homme qu’il partage avec ses prédécesseurs (Jean-Paul II et Benoît XVI, tous deux cités dans ce passage), et que l’on qualifie souvent de « personnaliste ». En un mot, l’humain est d’abord et essentiellement un être de relation, qui se construit et s’accomplit par la relation avec tout ce qui l’entoure, et d’abord et nécessairement avec les autres humains.

Cette anthropologie a été particulièrement développée dans la première moitié du XXe Siècle par des philosophes allemands et français (le pape cite parmi eux Gabriel Marcel). Dès lors n’est-elle pas un peu récente par rapport à la vérité de la foi ? Semblant énoncer le primat de la relation sur l’être, n’est-elle pas en délicatesse avec la métaphysique et l’ontologie (le discours sur l’être) qui ont accompagné depuis des siècles la réflexion chrétienne ? Sans évoquer ce débat qui parcourt toute la théologie moderne et contemporaine, le pape prend soin d’étayer ses propos en citant largement non seulement des papes ou des théologiens récents mais aussi le docteur commun de l’Eglise, au-dessus de tout soupçon : Saint Thomas d’Aquin.

Tous s’accordent donc finalement pour dire que l’être humain est d’abord être de relation. Et le sommet de la relation, la relation par excellence, celle qui conditionne la qualité de toutes les autres et donne sa valeur à la vie, c’est l’amour. Puisque le pape s’entoure ici de références, ajoutons-en une, tirée d’un philosophe personnaliste qui vécut tout près de chez nous : «  On pourrait presque dire que je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui, et, à la limite : être, c’est aimer. » (Emmanuel Mounier, le Personnalisme, Que sais-je ? n°395, 1949, p.34)

Ces premières pages du troisième chapitre de l’encyclique ne s’attachent à définir que quelques traits de l’amour, telle la gratuité. Notons pourtant, car il va y revenir très vite, que François insiste d’abord sur l’ouverture très grande qui doit être le propre de l’amour comme relation constitutive de notre humanité : l’amour ne saurait être égoïste, même à deux ou à quelques-uns. De réseaux en réseaux (dans l’espace, réel ou virtuel) et même de générations en générations (dans le temps), les relations d’amour vraies s’étendent jusqu’à l’ensemble de l’humanité (89).

On peut comprendre dès lors que François veuille ouvrir sa réflexion par l’amour : parce qu’il nous ouvre à cette dimension universelle, l’amour rend possible « une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte à tous », selon cette dernière phrase du paragraphe 94 qui nous rappelle le thème même de l’encyclique énoncé en son sous-titre : « Sur la fraternité et l’amitié sociale ».

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