Fratelli Tutti

Deuxième chapitre : Un étranger sur le chemin (suite) (80-86)

Le prochain sans frontières

  1. Jésus a proposé cette parabole pour répondre à une question : qui est mon prochain ? Le mot “prochain” dans la société du temps de Jésus indiquait d’ordinaire celui qui était le plus proche, voisin. On considérait que l’aide devait aller en premier lieu à celui qui appartient au même groupe que soi, à sa propre race. Un Samaritain, pour certains Juifs de cette époque, était considéré comme méprisable et impur, et on ne l’incluait pas parmi les proches qui devaient être aidés. Jésus, Juif, transforme complètement cette approche : il ne nous invite pas à nous demander qui est proche de nous, mais à nous faire proches, prochains.
  2. Ce qui est proposé, c’est d’être présent aux côtés de celui qui a besoin d’aide, sans se soucier de savoir s’il fait partie ou non du même cercle d’appartenance. Dans ce cas-ci, c’est le Samaritain qui s’est fait proche du Juif blessé. Pour se faire proche et présent, il a franchi toutes les barrières culturelles et historiques. La conclusion de Jésus est une requête : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10, 37). Autrement dit, il nous exhorte à laisser de côté toutes les différences et, face à la souffrance, à devenir proche de toute personne. Donc, je ne dis plus que j’ai des “prochains” que je dois aider, mais plutôt que je me sens appelé à devenir un prochain pour les autres.
  3. Le problème, c’est que, Jésus le souligne intentionnellement, le blessé était un Juif – habitant de Judée – tandis que celui qui s’est arrêté et l’a aidé était un Samaritain – habitant de Samarie. Ce détail est d’une importance exceptionnelle dans la réflexion sur un amour ouvert à tous. Les Samaritains habitaient une région gagnée par les rites païens, et, aux yeux des Juifs, cela les rendait impurs, détestables, dangereux. De fait, un ancien texte juif qui mentionne les nations détestées se réfère à la Samarie, en affirmant même qu’elle n’est pas une nation (cf. Si 50, 25) ; et il poursuit que c’est « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (v. 26).
  4. Cela explique pourquoi une Samaritaine, lorsque Jésus lui a demandé à boire, a répondu avec emphase : « Comment ! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ? » (Jn 4, 9). Ceux qui recherchaient des accusations susceptibles de discréditer Jésus, la chose la plus blessante qu’ils aient trouvée, c’était de le qualifier de « possédé » et de « Samaritain » (Jn 8, 48). Par conséquent, cette rencontre miséricordieuse entre un Samaritain et un Juif est une interpellation puissante qui s’oppose à toute manipulation idéologique, afin que nous puissions élargir notre cercle pour donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins.

L’interpellation de la part de l’étranger

  1. Enfin, je me souviens que, dans un autre passage de l’Évangile, Jésus dit : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35). Jésus pouvait prononcer ces mots parce qu’il avait un cœur ouvert faisant siens les drames des autres. Saint Paul exhortait : « Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure » (Rm 12, 15). Lorsque le cœur adopte cette attitude, il est capable de s’identifier à l’autre, peu importe où il est né ou d’où il vient. En entrant dans cette dynamique, il fait finalement l’expérience que les autres sont « sa propre chair » (Is 58, 7).
  2. Pour les chrétiens, les paroles de Jésus ont encore une autre dimension transcendante. Elles impliquent qu’il faut reconnaître le Christ lui-même dans chaque frère abandonné ou exclu (cf. Mt 25, 40.45). En réalité, la foi fonde la reconnaissance de l’autre sur des motivations inouïes, car celui qui croit peut parvenir à reconnaître que Dieu aime chaque être humain d’un amour infini et qu’« il lui confère ainsi une dignité infinie » (61). À cela s’ajoute le fait que nous croyons que le Christ a versé son sang pour tous et pour chacun, raison pour laquelle personne ne se trouve hors de son amour universel. Et si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. Sur ce point, il y a des développements théologiques de grande portée. La théologie continue de s’enrichir grâce à la réflexion sur cette grande vérité.
  3. Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations, il ait fallu si longtemps à l’Église pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. Aujourd’hui, avec le développement de la spiritualité et de la théologie, nous n’avons plus d’excuses. Cependant, il s’en trouve encore qui semblent se sentir encouragés, ou du moins autorisés, par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes, fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris, voire les mauvais traitements à l’égard de ceux qui sont différents. La foi, de par l’humanisme qu’elle renferme, doit garder un vif sens critique face à ces tendances et aider à réagir rapidement quand elles commencent à s’infiltrer. C’est pourquoi il est important que la catéchèse et la prédication incluent plus directement et clairement le sens social de l’existence, la dimension fraternelle de la spiritualité, la conviction de la dignité inaliénable de chaque personne et les motivations pour aimer et accueillir tout le monde.

Note
(61) St. Jean-Paul II, Message aux personnes porteuses de handicap, Angélus à Osnabrück , Allemagne (16 novembre 1980) : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (19 novembre 1980), p. 13.

Commentaires

Jésus est un homme de son temps, de sa culture et de sa religion. Il sait quelle mauvaise image ont les juifs des samaritains, qu’ils considèrent vraiment comme des étrangers infréquentables. Jésus le sait, parce que dans sa culture, il partage ce jugement. Rappelons-nous l’évangile, lu le 11 novembre, des lépreux guéris, et Jésus voyant revenir le seul samaritain : « Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! » (Lc 17, 18). Rappelons-nous comment il affirme assez rudement à la Samaritaine que le salut vient des juifs (Jn 4, 22)… Mais Jésus constate que sa foi a sauvé le lépreux samaritain, Jésus fait entrer la samaritaine réprouvée dans le salut de Dieu, et Jésus choisit un samaritain comme héros de sa parabole pour nous inciter, comme le souligne François, à reconnaître et accueillir comme notre plus proche prochain l’étranger le plus étrange ! Et surtout de nous faire nous-mêmes le prochain de celui qui nous paraît le plus lointain, de « donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins. » (83)

Les deux derniers paragraphes de ce chapitre sont particulièrement denses et fondamentaux. Tout d’abord en quelques lignes le pape rappelle des vérités centrales de notre foi chrétienne (85) : en chaque être humain, surtout le plus blessé, doit être reconnue la présence du Christ, Fils de Dieu ; le Christ a donné sa vie pour tout être humain ; l’amour universel auquel nous sommes appelé est l’être même de Dieu, qui est en lui-même relation d’amour trinitaire. Aimer, comme le dit Saint-Jean dans sa première lettre, fait non seulement de nous les enfants de Dieu, mais nous rend semblables à lui ! (1 Jn 3, 2-3).

Enfin, les dernières lignes de ce chapitre (affirmant au passage – dans une belle conception de la vraie tradition – que la spiritualité et la théologie de l’Eglise se développent, ce qui veut dire ici manifestement progressent au long de l’histoire) demandent que soient enseignées et prêchées « la conviction de la dignité inaliénable de chaque personne et les motivations pour aimer et accueillir tout le monde », précisant que ce « tout le monde » ne doit vraiment omettre personne, et surtout pas « ceux qui sont différents » (86).

Lisant ces paroles, nous pouvons comprendre que ce n’est pas par faiblesse, mais au nom de l’exigence la plus haute de la foi chrétienne que François, depuis le début de son pontificat, ne cesse de manifester un accueil bienveillant et inconditionnel à l’égard de tous, au risque assumé de surprendre ou de déranger au sein même de l’Église.

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