Fratelli Tutti

Deuxième chapitre : Un étranger sur le chemin (suite) (72-79)

Les personnages

  1. La parabole commence par une allusion aux brigands. Le point de départ que Jésus présente est une agression déjà consommée. Nous n’avons pas à passer du temps à déplorer le fait ; il n’oriente pas nos regards vers les brigands. Nous les connaissons. Nous avons vu avancer dans le monde les ombres épaisses de l’abandon, de la violence au service d’intérêts mesquins de pouvoir, de cupidité et de clivage. La question pourrait être celle-ci : laisserons-nous gisant à terre l’homme agressé pour courir chacun nous mettre à l’abri de la violence ou pour poursuivre les brigands ? L’homme blessé sera-t-il la justification de nos divisions irréconciliables, de nos indifférences cruelles, de nos affrontements internes ?
  2. La parabole nous fait ensuite poser un regard franc sur ceux qui passent outre. Innocente ou non, cette indifférence redoutable consistant à passer son chemin, fruit du mépris ou d’une triste distraction, fait des personnages du prêtre et du lévite un reflet non moins triste de cette distance qu’on crée pour s’isoler de la réalité. Il existe de nombreuses façons de passer outre qui se complètent : l’une consiste à se replier sur soi-même, à se désintéresser des autres, à être indifférent. Une autre est de ne regarder que dehors. En ce qui concerne cette dernière façon de continuer son chemin, dans certains pays ou milieux, il y a un mépris envers les pauvres et envers leur culture, et un mode de vie caractérisé par le regard dirigé vers l’extérieur, comme si on tentait d’imposer de force un projet de société importé. L’indifférence de certains peut ainsi se justifier, car ceux qui pourraient toucher leur cœur par leurs revendications n’existent tout simplement pas. Ils se trouvent hors de l’horizon de leurs intérêts.
  3. Chez ceux qui passent outre, il y a un détail que nous ne pouvons ignorer : il s’agissait de personnes religieuses. Mieux, ils œuvraient au service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté. Une personne de foi peut ne pas être fidèle à tout ce que cette foi exige d’elle, et pourtant elle peut se sentir proche de Dieu et penser avoir plus de dignité que les autres. Mais il existe des manières de vivre la foi qui favorisent l’ouverture du cœur aux frères ; et celle-ci sera la garantie d’une authentique ouverture à Dieu. Saint Jean Chrysostome est parvenu à exprimer avec beaucoup de clarté ce défi auquel sont confrontés les chrétiens : « Veux-tu honorer le Corps du Christ ? Ne commence pas par le mépriser quand il est nu. Ne l’honore pas ici [à l’église] avec des étoffes de soie, pour le négliger dehors où il souffre du froid et de la nudité » (58). Le paradoxe, c’est que parfois ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants.
  4. Les “brigands de la route” ont souvent comme alliés secrets ceux qui “passent outre en regardant de l’autre côté”. Le cercle est fermé entre ceux qui utilisent et trompent la société pour la dépouiller et ceux qui croient rester purs dans leur fonction importante, mais en même temps vivent de ce système et de ses ressources. C’est une triste hypocrisie que l’impunité du crime, de l’utilisation d’institutions à des fins personnelles ou corporatives et d’autres maux que nous n’arrivons pas à éliminer aillent de pair avec une disqualification permanente de tout, avec la suspicion constamment semée, source de méfiance et de perplexité ! L’imposture du “tout va mal” a pour réponse “personne ne peut y remédier”, “que puis-je faire ?”. On alimente ainsi la désillusion et le désespoir, ce qui n’encourage pas un esprit de solidarité et de générosité. Enfoncer un peuple dans le découragement, c’est boucler un cercle pervers parfait : c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources et de la capacité de juger et de penser.
  5. Regardons finalement l’homme blessé. Parfois, nous nous sentons, comme lui, gravement blessés et gisant à terre au bord du chemin. Nous nous sentons aussi troublés par nos institutions désarmées et démunies, ou mises au service des intérêts d’une minorité, de l’intérieur et de l’extérieur. En effet « dans la société globalisée, il y a une manière élégante de tourner le regard de l’autre côté qu’on adopte souvent : sous le couvert du politiquement correct ou des modes idéologiques, on regarde celui qui souffre sans le toucher, on le voit à la télévision en direct, et même on utilise un langage apparemment tolérant et plein d’euphémismes » (59).

Recommencer

  1. Chaque jour, une nouvelle opportunité s’offre à nous, nous entamons une nouvelle étape. Nous ne devons pas tout attendre de nos gouvernants ; ce serait puéril. Nous disposons d’un espace de coresponsabilité pour pouvoir commencer et générer de nouveaux processus et transformations. Soyons parties prenantes de la réhabilitation et de l’aide aux sociétés blessées. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à la grande opportunité de montrer que, par essence, nous sommes frères, l’opportunité d’être d’autres bons samaritains qui prennent sur eux-mêmes la douleur des échecs, au lieu d’accentuer les haines et les ressentiments. Comme pour le voyageur de notre histoire qui passait par hasard, il suffirait juste d’être animé du désir spontané, pur et simple de vouloir constituer un peuple, d’être constant et infatigable dans le travail d’inclure, d’intégrer et de relever celui qui gît à terre ; même si bien des fois nous nous sentons débordés et condamnés à reproduire la logique des violents, de ceux qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, qui ne répandent que confusion et mensonges. Que d’autres continuent à penser à la politique ou à l’économie pour leurs jeux de pouvoir ! Quant à nous, promouvons le bien et mettons-nous au service du bien !
  2. Il est possible, en commençant par le bas et le niveau initial, de lutter pour ce qui est le plus concret et le plus local, jusqu’à atteindre les confins de la patrie et du monde, avec la même attention que celle du voyageur de Samarie pour chaque blessure de l’homme agressé. Cherchons les autres et assumons la réalité qui est la nôtre sans peur ni de la souffrance ni de l’impuissance, car c’est là que se trouve tout le bien que Dieu a semé dans le cœur de l’être humain. Les difficultés qui semblent énormes sont une opportunité pour grandir et non une excuse à une tristesse inerte qui favorise la soumission. Mais ne le faisons pas seuls, individuellement. Le Samaritain a cherché un hôte qui pouvait prendre soin de cet homme ; nous aussi, nous sommes invités à nous mobiliser et à nous retrouver dans un “nous” qui soit plus fort que la somme de petites individualités. Rappelons-nous que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci » (60). Renonçons à la mesquinerie et au ressentiment des replis sur soi stériles, des antagonismes sans fin ! Cessons de cacher la souffrance causée par les préjudices et assumons nos crimes, nos discordes et nos mensonges ! La réconciliation réparatrice nous ressuscitera et nous délivrera, aussi bien nous-mêmes que les autres, de la peur.
  3. Le Samaritain en voyage est parti sans attendre ni remerciements ni gratitude. Le dévouement dans le service était sa grande satisfaction devant son Dieu et sa conscience, et donc, un devoir. Nous sommes tous responsables du blessé qui est le peuple lui-même et tous les peuples de la terre. Prenons soin de la fragilité de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant et de chaque personne âgée, par cette attitude solidaire et attentive, l’attitude de proximité du bon Samaritain.

Notes

(58) Homiliae in Matthaeum, 50, 3 : PG 58, col. 508.
(59) Message à l’occasion de la rencontre mondiale des mouvements populaires, Modesto, États-Unis (10 février 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (9 mars 2017), p. 7.
(60) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 235 : AAS 105 (2013), p. 1115.

Commentaires

En étudiant les personnages de la parabole, le pape François s’emploie surtout à décrire les raisons multiples qui peuvent nous dissuader d’intervenir pour secourir le blessé. Il a déjà souligné dans les paragraphes précédents que l’égoïsme ou l’indifférence sont en cause. Mais d’autres attitudes, parfois plus subtiles et moins immédiatement condamnables, peuvent aboutir à la même inertie.

Il y a d’abord la condamnation et la poursuite des coupables (les brigands), qui évidemment sont nécessaires, mais ne doivent pas primer sur l’urgence du secours à la victime (72).

Il y a l’attrait pour une culture étrangère lointaine et idéalisée qui fait rejeter ou ignorer sa propre culture et ses devoirs immédiats (73). Ce thème a déjà été abordé par l’encyclique : au numéro 38 il s’agissait plutôt de cette attirance provoquant des migrations désastreuses pour les migrants eux-mêmes ainsi que pour leurs pays d’origine. Ici, comme au numéro 51, semblent plutôt visées les élites de ces pays, qui adoptent une vie « à l’occidentale » dans le déni de leur propre culture et de leur propre peuple.

Il y a aussi des manières erronées de concevoir et de vivre la foi qui peuvent expliquer un manque de compassion pourtant contraire à l’Évangile (74). François ici fait preuve à la fois d’une certaine retenue, en n’allant pas jusqu’à rappeler que ce sont hélas des règles religieuses qui pouvaient dissuader prêtres ou lévites de prendre soin d’un blessé, mais aussi d’une audace provocatrice à l’égard des croyants, leur rappelant que des incroyants agissent parfois plus qu’eux selon la volonté de Dieu.

Il y a encore, ressenti par beaucoup, le sentiment d’impuissance et de découragement face à une situation présentée comme fatale en particulier par ceux qui en tirent profit et ont donc tout intérêt à ce que rien ne change (75).

Il y a enfin cette compassion à bon compte et à distance devant la souffrance et la pauvreté de plus en plus exposées sur nos écrans (76).

Mais « les difficultés qui semblent énormes sont une opportunité pour grandir et non une excuse à une tristesse inerte qui favorise la soumission. » (78) : voilà le message du pape François, son appel pressant à l’engagement malgré toutes les raisons de démissionner ou de se décourager qu’il a analysées. La moindre initiative que nous pouvons prendre personnellement, en nous associant avec d’autres pour la porter ensemble, commence à transformer le monde.

Nous avons déjà remarqué que François mêle souvent dans un même paragraphe des considérations personnelles, évoquant l’action de chacun, et des considération très générales sur la situation et l’évolution des sociétés. Ce n’est pas une maladresse argumentative, c’est l’expression d’une conviction profonde qui traverse toute l’encyclique : le plus humble et discret des engagements change le monde.

Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus dit : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ses plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40) Avec encore une belle audace, le pape semble réécrire ou compléter cette fameuse sentence : « Nous sommes tous responsables du blessé qui est le peuple lui-même et tous les peuples de la terre. Prenons soin de la fragilité de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant et de chaque personne âgée, par cette attitude solidaire et attentive, l’attitude de proximité du bon Samaritain.» (79). Ainsi chaque fois que nous prenons soin de la fragilité d’un être humain rencontré sur notre route, nous prenons soin de tous les peuples de la terre.

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