Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé (suite)

L’illusion de la communication

  1. Paradoxalement, alors que s’accroissent des attitudes de repli sur soi et d’intolérance qui nous amènent à nous fermer aux autres, les distances se raccourcissent ou disparaissent au point que le droit à la vie privée n’existe plus. Tout devient une sorte de spectacle qui peut être espionné, surveillé, et la vie est soumise à un contrôle constant. Dans la communication numérique, on veut tout montrer et chaque personne devient l’objet de regards qui fouinent, déshabillent et divulguent, souvent de manière anonyme. Le respect de l’autre a volé en éclats, et ainsi, en même temps que je le déplace, l’ignore et le tiens à distance, je peux sans aucune pudeur envahir sa vie de bout en bout.
  2. D’autre part, les manifestations de haine et de destruction dans le monde virtuel ne constituent pas – comme certains prétendent le faire croire – une forme louable d’entraide, mais de vraies associations contre un ennemi. Par ailleurs, « les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles » (46). Des gestes physiques, des expressions du visage, des silences, le langage corporel, voire du parfum, le tremblement des mains, le rougissement, la transpiration sont nécessaires, car tout cela parle et fait partie de la communication humaine. Les relations virtuelles, qui dispensent de l’effort de cultiver une amitié, une réciprocité stable ou même un consensus se renforçant à la faveur du temps, ne sont sociales qu’en apparence. Elles ne construisent pas vraiment un “nous” mais d’ordinaire dissimulent et amplifient le même individualisme qui se manifeste dans la xénophobie et le mépris des faibles. La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l’humanité.

Agressivité sans pudeur

  1. En même temps que les gens préservent leur isolement consumériste et commode, ils font le choix d’être de manière constante et fébrile en contact. Cela favorise le foisonnement de formes étranges d’agressivité, d’insultes, de mauvais traitements, de disqualifications, de violences verbales qui vont jusqu’à détruire l’image de l’autre, dans un déchaînement qui ne pourrait pas exister dans le contact physique sans que nous ne finissions par nous détruire tous. L’agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs.
  2. Cette situation a fait perdre aux idéologies toute pudeur. Ce qui, jusqu’il y a quelques années, ne pouvait être dit par une personne sans qu’elle risque de perdre le respect de tout le monde, peut aujourd’hui être exprimé sans détour même par certaines autorités politiques et rester impuni. On ne peut pas ignorer que « de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine » (47).
  3. Il faut reconnaître que les fanatismes qui conduisent à détruire les autres sont également le fait de personnes religieuses, sans exclure les chrétiens, qui « peuvent faire partie des réseaux de violence verbale sur Internet et à travers les différents forums ou espaces d’échange digital. Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie, et toute éthique ainsi que tout respect de la renommée d’autrui semblent évacués » (48). Qu’apporte-t-on ainsi à la fraternité que le Père commun nous propose ?

Information sans sagesse

  1. La vraie sagesse suppose la conformité avec la réalité. Mais aujourd’hui tout peut être produit, dissimulé, altéré. De ce fait, la confrontation directe avec les limites de la réalité devient intolérable. En conséquence, on met en place un mécanisme de “sélection” et s’instaure l’habitude de séparer immédiatement ce que j’aime de ce que je n’aime pas, ce qui est attrayant de ce qui est laid. En suivant la même logique, on choisit les personnes avec qui on décide de partager le monde. Ainsi, les personnes ou les situations qui ont blessé notre sensibilité ou nous ont contrariés sont aujourd’hui tout simplement éliminées dans les réseaux virtuels ; il en résulte un cercle virtuel qui nous isole du monde dans lequel nous vivons.
  2. S’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle. Mais « le monde contemporain est en grande partie sourd. (…) Parfois, la rapidité du monde moderne, la frénésie nous empêchent de bien écouter ce que dit l’autre. Et au beau milieu de son dialogue, nous l’interrompons déjà et nous voulons répondre alors qu’il n’a pas fini de parler. Il ne faut pas perdre la capacité d’écoute ». Saint François d’Assise « a écouté la voix de Dieu, il a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature. Et il a transformé tout cela en un mode de vie. Je souhaite que la semence de saint François pousse dans beaucoup de cœurs » (49).
  3. Alors que le silence et l’écoute disparaissent, transformant tout en clics ou en messages rapides et anxieux, cette structure fondamentale d’une communication humaine sage est menacée. Un nouveau style de vie est créé où l’on construit ce qu’on veut avoir devant soi, en excluant tout ce qui ne peut pas être contrôlé ou connu superficiellement et instantanément. Cette dynamique, de par sa logique intrinsèque, empêche la réflexion sereine qui pourrait nous conduire à une sagesse commune.
  4. Nous pouvons rechercher la vérité ensemble dans le dialogue, dans une conversation sereine ou dans une discussion passionnée. C’est un cheminement qui demande de la persévérance, qui est également fait de silences et de souffrances, capable de recueillir patiemment la longue expérience des individus et des peuples. L’accumulation écrasante d’informations qui nous inondent n’est pas synonyme de plus de sagesse. La sagesse ne se forge pas avec des recherches anxieuses sur Internet, ni avec une somme d’informations dont la véracité n’est pas assurée. Ainsi, elle ne mûrit pas pour devenir rencontre avec la vérité. Les conversations ne tournent, somme toute, qu’autour des dernières données simplement horizontales et cumulatives. Mais on n’y prête pas une attention soutenue et on ne pénètre pas le cœur de la vie, on ne reconnaît pas ce qui est essentiel pour donner sens à l’existence. Ainsi, la liberté devient une illusion qu’on nous vend et qui se confond avec la liberté de naviguer devant un écran. Le problème, c’est qu’un chemin de fraternité, local et universel, ne peut être parcouru que par des esprits libres et prêts pour de vraies rencontres.

Notes
(46) Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 88.
(47) Ibid., n. 89.
(48) Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n. 115.
(49) Du film Le Pape François. Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).

Commentaires

Hier, nous a été rapporté par les médias un événement très surprenant : dans la « plus grande démocratie du monde », plusieurs chaînes de télévision ont interrompu la diffusion en direct d’un discours du président de ce pays pour dénoncer le caractère trop manifestement mensonger de ses propos. Il me semble que cet événement illustre parfaitement les développements du pape François sur les graves dérives que connaît aujourd’hui la communication (cf en particulier le début des paragraphes 45 et 47), mais aussi quelques sursauts encourageants du monde médiatique lui-même.

Nous reconnaissons bien dans l’analyse proposée par le pape des constats que nous pouvons faire nous-mêmes : sur la séparation de moins en mois respectée entre la sphère publique et la sphère privée ou intime ; sur la violence et l’agressivité qui se répandent impunément dans les réseaux sociaux, dont chacun de nous a pu être à l’occasion victime, mais qui surtout ont pu aller jusqu’à provoquer des assassinats ; sur l’absence de recul et le règne de l’immédiateté etc.

Sans doute serons-nous globalement d’accord avec les mises en garde de François. Sans doute aussi sommes-nous conscients d’avoir à résister mieux à l’attrait des écrans. Pourtant, jusque dans notre vie de foi et dans notre vie ecclésiale, sommes-nous suffisamment attentifs à ne pas nous laisser entraîner sans réflexion dans la facilité de la communication virtuelle ? L’importance de la présence physique, dans ses dimensions même charnelles et sensorielles, que François souligne au paragraphe 43, ne vaut pas seulement pour une rencontre interpersonnelle, mais aussi pour les rassemblements, telles les célébrations et les rites, ou encore les réunions d’équipes. Le fameux « c’est mieux que rien » ne doit pas clore la réflexion et le débat sur l’opportunité de proposer au plus vite des célébrations diffusées par internet ou des réunions d’équipe par visioconférence quand nous sommes empêchés de nous retrouver, selon l’expression désormais consacrée, « en présentiel ».

Finissons sur une note plus fondamentale, et peut-être plus positive et optimiste, avec le très beau début du paragraphe 50 : « Nous pouvons rechercher la vérité ensemble dans le dialogue, dans une conversation sereine ou dans une discussion passionnée. C’est un cheminement qui demande de la persévérance, qui est également fait de silences et de souffrances, capable de recueillir patiemment la longue expérience des individus et des peuples. » La vérité non pas comme une réalité extérieure, figée et à accepter passivement dans la simple soumission, mais la vérité comme recherche, comme chemin à parcourir ensemble dans un dialogue déjà engagé et avancé par tous ceux qui nous ont précédés. Voilà une vraie manière de s’inscrire dans la Tradition, en appelant l’inspiration de l’Esprit, et à la suite du Christ qui, dans sa personne même, ne sépare pas « le chemin, la vérité et la vie ».

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