Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé (suite)

Sans dignité humaine aux frontières

  1. Aussi bien dans les milieux de certains régimes politiques populistes que sur la base d’approches économiques libérales, on soutient que l’arrivée des migrants doit être évitée à tout prix. Dans le même temps, on affirme que l’aide aux pays pauvres devrait être limitée, pour qu’ils touchent le fond et décident de prendre des mesures d’austérité. On ne se rend pas compte qu’au-delà de ces déclarations abstraites difficiles à étayer, de nombreuses vies sont détruites. Beaucoup de personnes échappent à la guerre, aux persécutions, aux catastrophes naturelles. D’autres, à juste titre, « sont en quête d’opportunités pour [elles] et pour leur famille. [Elles] rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation » (36).
  2. Malheureusement, d’autres « sont [attirées] par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles » (37). Ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine » (38). Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre » (39).
  3. Et pour comble, « dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors » (40). Les migrants ne sont pas jugés assez dignes pour participer à la vie sociale comme toute autre personne et l’on oublie qu’ils ont la même dignité intrinsèque que quiconque. C’est pourquoi ils doivent être « protagonistes de leur propre relèvement » (41). On ne dira jamais qu’ils ne sont pas des êtres humains, mais dans la pratique, par les décisions et la manière de les traiter, on montre qu’ils sont considérés comme des personnes ayant moins de valeur, moins d’importance, dotées de moins d’humanité. Il est inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel.
  4. « Les migrations constitueront un élément fondamental de l’avenir du monde » (42). Mais, de nos jours, elles doivent compter avec la « perte du ”sens de la responsabilité fraternelle”, sur lequel est basé toute société civile » (43). L’Europe, par exemple, risque fort d’emprunter ce chemin. Cependant, « aidée par son grand patrimoine culturel et religieux, [elle] a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants » (44).
  5. Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres. J’invite à dépasser ces réactions primaires, car « le problème, c’est quand [les doutes et les craintes] conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même – sans nous en rendre compte – racistes. Ainsi, la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre » (45).

Notes
(36) Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 91.
(37) Ibid., n. 92.
(38) Ibid., n. 93.
(39) Benoît XVI, Message pour la 99e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (12 octobre 2012) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er novembre 2012), p. 5.
(40) Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 92.
(41) Message pour la 106e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (13 mai 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (19 mai 2020), p. 4.
(42) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10. 76 / 91
(43) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 6.
(44) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.
(45) Message pour la 105e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié 2020 (27 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (28 mai 2019), p. 6.

Commentaires

Il convient de s’arrêter particulièrement sur ce passage de l’encyclique. Le pape François y évoque un sujet qui lui tient particulièrement à cœur et sur lequel il ne cesse de revenir : le sort des migrants. En quelques lignes, dans lesquelles il cite plus abondamment encore que d’habitude ses propres paroles, il synthétise son analyse de la situation faite aux personnes migrantes dans notre monde.

Cette description est à recevoir dans sa crudité. Le pape dit toute la souffrance des migrants, il dit toute la misère des situations qu’ils tentent de fuir, il dit aussi l’inquiétude des pays où ils tentent d’arriver. Il relève l’existence répandue de mentalités, de discours ou d’options politiques violents et radicaux, ne reconnaissant pas aux migrants la même dignité et les même droits humains qu’à tout autre personne. Il insiste sur le fait que les chrétiens, à cause de leur foi, ne peuvent partager ces vues, « faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi » (39). Cette expression est importante : si la complexité du monde et des réalités humaines fait qu’il n’y a pas de manière évidente une politique qui serait chrétienne et une autre qui ne le serait pas, il y a en revanche des choix ou des options politiques dont il ne faut pas craindre de dire qu’ils sont contraires à la foi, par exemple quand ils mettent à mal  « la dignité inaliénable de chaque personne humaine » quelle qu’elle soit.

Ce passage de l’encyclique ne propose pas de solutions concrètes aux problèmes des migrations, reconnaît volontiers que les gouvernants ont la rude tâche de concilier la protection des citoyens et l’accueil des migrants, mais affiche aussi la conviction que l’Europe pourrait relever ce défi.

Chacun de nous, même si c’est dérangeant, doit se laisser interroger par la situation faite aujourd’hui aux migrants dans notre société.

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