Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé (suite)

Globalisation et progrès sans cap commun

  1. Le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même n’ignorons pas les avancées positives qui ont été réalisées dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés. Cependant, « nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir. (…) Naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles ». Nous avons également attiré l’attention sur « les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles. (…) À l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable » (27). Devant ce panorama, même si beaucoup d’avancées nous séduisent, nous ne voyons pas de cap réellement humain.
  2. Dans le monde d’aujourd’hui, les sentiments d’appartenance à la même humanité s’affaiblissent et le rêve de construire ensemble la justice ainsi que la paix semble être une utopie d’un autre temps. Nous voyons comment règne une indifférence commode, froide et globalisée, née d’une profonde déception qui se cache derrière le leurre d’une illusion : croire que nous pouvons être tout-puissants et oublier que nous sommes tous dans le même bateau. Cette désillusion qui fait tourner le dos aux grandes valeurs fraternelles conduit « à une sorte de cynisme. Telle est la tentation qui nous attend, si nous prenons cette route de désillusion ou de déception. (…) L’isolement et le repli sur soi ou sur ses propres intérêts ne sont jamais la voie à suivre pour redonner l’espérance et opérer un renouvellement, mais c’est la proximité, c’est la culture de la rencontre. Isolement non, proximité oui. Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui » (28).
  3. Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession envers notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine. (…) Parce que se sentir contraints à vivre ensemble est une chose, apprécier la richesse et la beauté des semences de vie commune qui doivent être recherchées et cultivées ensemble, en est une autre » (29). La technologie fait sans cesse des avancées, mais « comme ce serait merveilleux si la croissance de l’innovation scientifique et technologique créait plus d’égalité et de cohésion sociale ! Comme ce serait merveilleux, alors qu’on découvre de nouvelles planètes, de redécouvrir les besoins de nos frères et sœurs qui tournent en orbite autour de nous ! » (30).

Les pandémies et autres chocs de l’histoire

  1. Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. C’est pourquoi j’ai affirmé que « la tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. (…) À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune (…), à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères » (31).
  2. Le monde a inexorablement progressé vers une économie qui, en se servant des progrès technologiques, a essayé de réduire les “coûts humains”, et certains ont prétendu nous faire croire que le libre marché suffisait à tout garantir. Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître que « nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et nous avons fini par manger distraction, fermeture et solitude. Nous nous sommes gavés de connexions, et nous avons perdu le goût de la fraternité. Nous avons cherché le résultat rapide et sûr, et nous nous retrouvons opprimés par l’impatience et l’anxiété. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût et la saveur du réel » (32). La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence.
  3. Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle. Vient à l’esprit le célèbre vers de Virgile qui évoque les larmes des choses ou de l’histoire (33).
  4. Mais nous oublions vite les leçons de l’histoire, « maîtresse de vie » (34). Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas “les autres”, mais plutôt un “nous” ! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon ! Plaise au ciel que nous n’oubliions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! Plaise au ciel que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créées !
  5. Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque » (35). Le “sauve-qui-peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie.

Notes

(27) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.
(28) Discours au monde de la culture, Cagliari – Italie (22 septembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (26 septembre 2013), p. 5.
(29) Humana communitas : Lettre au Président de l’Académie Pontificale pour la Vie à l’occasion du 25e anniversaire de son institution (6 janvier 2019), nn. 2.6 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (22 janvier 2019), p. 9.
(30) Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.
(31) Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.
(32) Homélie pour la Sainte Messe, Skopje – Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 10
(33) Cf. Énéide, 1, 462 : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ».
(34) « Historia…magistra vitae » : Marcus Tullius Cicéron, De Oratore, (Dialogues de l’Orateur), 2, 36.
(35) Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 204 : AAS 107 (2015), p. 928.

Commentaires

Au milieu de ce premier chapitre, que nous lisons dans un temps difficile et plein d’inquiétudes, il faut reconnaître que décidément les propos du pape sont sévères, et pas très réconfortants. Il s’agit en fait d’essayer de jeter un regard lucide sur la situation de notre humanité, de poser un diagnostic sans complaisance pour ouvrir réellement à une espérance qui ne soit pas simplement un vœu pieux, mais qui nous engage concrètement dans des décisions appropriées et efficaces.

Le pape continue donc à développer son analyse d’un monde où la recherche de la justice, de la paix et d’un « bonheur partagé de l’humanité » semblent ne plus être à l’ordre du jour , où vivre ensemble est ressenti comme une contrainte plutôt que comme une chance et une richesse.

La pandémie actuelle, qui nous a forcés à nous reconnaître tous liés dans un destin commun dont personne ne peut s’extraire – ou se sauver seul – pourrait être l’occasion d’une prise de conscience, pourrait nous enseigner que cette toute-puissance et cette maîtrise absolue que nous avons pensé atteindre sont un leurre, une erreur dramatique. Notons que la pape écarte l’idée d’une volonté extérieure, surnaturelle (Dieu) ou naturelle, qui aurait décidé de punir ou mettre à l’épreuve notre humanité (34). C’est la réalité de notre fragilité qui nous rattrape et se rappelle à nous d’autant plus cruellement que nous pensions la dominer de plus en plus. C’est la réalité de notre heureuse interdépendance, notre nécessaire fraternité, qui nous rattrape et se rappelle à nous avec d’autant plus de force que nous avions cru nous en libérer.

Ces quelques paragraphe se terminent sur une nouvelle crainte : que cet enseignement ne soit pas reçu et que tout reprenne comme avant. Nous savons bien que c’est le grand débat actuel de notre société, et l’appel de François sur ce point est si vibrant qu’il se fait prière : « Plaise au ciel ! »

Add Your Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *