Fratelli Tutti

Huitième chapitre : Les religions au service de la fraternité dans le monde (suite) (285-287)

Appel

  1. Lors de cette rencontre fraternelle, dont je garde un heureux souvenir, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons déclaré « fermement que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes. (…) En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens » (284). C’est pourquoi je veux reprendre ici l’appel à la paix, à la justice et à la fraternité que nous avons fait ensemble :

« Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.
Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.
Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.
Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.
Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.
Au nom de la “fraternité humaine” qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.
Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.
Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.
Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.
Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.
Au nom de Dieu et de tout cela, [… nous déclarons] adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère » (285).

***

  1. Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. Mais je voudrais terminer en rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld.
  2. Il a orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain. Il exprimait dans ce contexte son aspiration de sentir tout être humain comme un frère ou une sœur (286), et il demandait à un ami : « Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes (…) » (287). Il voulait en définitive être « le frère universel » (288). Mais c’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous. Amen !

Prière au Créateur

Seigneur et Père de l’humanité,
toi qui as créé tous les êtres humains avec la même dignité,
insuffle en nos cœurs un esprit de frères et sœurs.
Inspire-nous un rêve de rencontre, de dialogue, de justice et de paix.
Aide-nous à créer des sociétés plus saines et un monde plus digne,
sans faim, sans  pauvreté, sans violence, sans guerres.
Que notre cœur s’ouvre
à tous les peuples et nations de la terre,
pour reconnaître le bien et la beauté
que tu as semés en chacun
pour forger des liens d’unité, des projets communs,
des espérances partagées. Amen !

Prière chrétienne œcuménique

Notre Dieu, Trinité d’amour,
par la force communautaire de ton intimité divine,
fais couler en nous le fleuve de l’amour fraternel.
Donne-nous cet amour qui se reflétait dans les gestes de Jésus,
dans sa famille de Nazareth et dans la première communauté chrétienne.

Accorde aux chrétiens que nous sommes de vivre l’Évangile
et de pouvoir découvrir le Christ en tout être humain,
pour le voir crucifié
dans les angoisses des abandonnés et des oubliés de ce monde
et ressuscité en tout frère qui se relève.

Viens, Esprit Saint, montre-nous ta beauté
reflétée en tous les peuples de la terre,
pour découvrir qu’ils sont tous importants, que tous sont nécessaires, qu’ils sont des visages différents de la même humanité que tu aimes.
Amen !

Donné à Assise près la tombe de saint François, le 3 octobre de l’année 2020, veille de la fête du “Poverello”, la huitième de mon Pontificat.
François 

notes
(284) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.
(285) Ibid., p. 10.
(286) Cf. Charles de Foucauld, Méditations sur le Notre Père (23 janvier 1897).
(287) id., Lettre à Henry de Castries (29 novembre 1901).
(288) id., Lettre à Madame de Bondy (7 janvier 1902). C’est ainsi que saint Paul VI aussi le désignait, en louant son engagement : Populorum progressio (26 mars 1967), n. 12 : AAS 59 (1967), p. 263.

Commentaires

Appel, visages et prières…

François, tout au long de cette encyclique, a prôné le dialogue entre tous. Il a insisté dans ce dernier chapitre sur l’apport essentiel des religions pour la promotion et la pratique de la fraternité.

Pour finir, il revient d’abord à l’une des premières illustrations concrètes de ce dialogue qu’il avait évoquée dans les premières pages de son texte,  cette rencontre avec l’Iman Ahmad Al-Tayyeb, qui a inspiré l’encyclique, et dont il nous livre à nouveau le fruit commun sous forme d’un engagement et d’un appel solennel à la rencontre et au dialogue.

Il nomme d’autres grandes figures qui ont également inspiré sa réflexion, soulignant qu’elles viennent de toutes les grandes traditions spirituelles, avant de s’attarder un peu plus avec le « frère universel », Charles de Foucauld.

Viennent enfin deux prières, l’une que pourraient partager presque tous les croyants du monde, l’autre commune à tous les chrétiens.

Ainsi s’incarne la fraternité : dans la rencontre et le dialogue avec un frère d’une autre religion, dans l’accueil des témoignages inspirants de ceux qui nous ont précédés, dans le partage de la prière enfin, tournés ensemble vers un même Dieu, Père de toute fraternité.

Merci aux lecteurs courageux qui m’ont accompagné dans la lecture de ce grand texte du pape François.

Que le Seigneur nous donne de reconnaître, posé sur chacun de nous et sur tout être humain, son regard d’amour qui nous fait tous frères et soeurs, et qu’il nous aide, en ce monde et en ce temps, à construire et vivre la fraternité !

1 Comment
  • Marielle Rousseau Posted 11 décembre 2020 17 h 09 min

    C’est avec une grande reconnaissance que je termine la lecture de cette encyclique. Vos « commentaires  » ont éclairé certains aspects qui m’auraient échappé dans une lecture simple. Je sais que d’autres vous ont suivi aussi et suivront peut-être plus tard…Merci pour ce chemin précieux dans ma foi particulièrement en ce moment.

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