Fratelli Tutti

Huitième chapitre : Les religions au service de la fraternité dans le monde (suite) (281-284)

Religion et violence

  1. Un cheminement de paix est possible entre les religions. Le point de départ doit être le regard de Dieu. Car « Dieu ne regarde pas avec les yeux, Dieu regarde avec le cœur. Et l’amour de Dieu est le même pour chaque personne, quelle que soit sa religion. Et si elle est athée, c’est le même amour. Au dernier jour et quand il y aura la lumière suffisante sur la terre pour voir les choses telles qu’elles sont, il y aura des surprises ! » (278).
  2. Aussi, « les croyants ont besoin de trouver des espaces où discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment. (…) Parce que, plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à enrichir les autres avec sa contribution spécifique » (279). En tant que croyants, nous nous trouvons face au défi de retourner à nos sources pour nous concentrer sur l’essentiel : l’adoration de Dieu et l’amour du prochain, de manière à ce que certains aspects de nos doctrines, hors de leur contexte, ne finissent pas par alimenter des formes de mépris, de haine, de xénophobie, de négation de l’autre. La vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations.
  3. Le culte sincère et humble de Dieu « conduit non pas à la discrimination, à la haine et à la violence, mais au respect de la sacralité de la vie, au respect de la dignité et de la liberté des autres, et à l’engagement affectueux pour le bien-être de tous » (280). En réalité, « celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8). C’est pourquoi « le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations » (281). Les convictions religieuses sur le sens sacré de la vie humaine nous permettent de « reconnaître les valeurs fondamentales de la commune humanité, valeurs au nom desquelles on peut et on doit collaborer, construire et dialoguer, pardonner et grandir, en permettant à l’ensemble des diverses voix de former un chant noble et harmonieux, au lieu de hurlements fanatiques de haine » (282).
  4. La violence fondamentaliste est parfois déclenchée, dans certains groupes de l’une ou l’autre religion, par l’imprudence de leurs responsables. Mais « le commandement de la paix est profondément inscrit dans les traditions religieuses que nous représentons. (…) Les chefs religieux sont appelés à être de véritables ”personnes de dialogue”, à œuvrer à la construction de la paix non comme des intermédiaires mais comme d’authentiques médiateurs. Les intermédiaires cherchent à faire des remises à toutes les parties dans le but d’en tirer un gain personnel. En revanche, le médiateur est celui qui ne garde rien pour lui, mais qui se dépense généreusement, jusqu’à se laisser consumer, en sachant que l’unique gain est celui de la paix. Chacun de nous est appelé à être un artisan de paix, qui unit au lieu de diviser, qui étouffe la haine au lieu de l’entretenir, qui ouvre des chemins de dialogue au lieu d’élever de nouveaux murs » (283). 

notes
(278) Du film Le Pape François. Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).
(279) Exhort. ap. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 106.
(280) Homélie lors de la Sainte Messe, Colombo, Sri Lanka (14 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 4.
(281) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 12.
(282) Discours aux Autorités, Sarajevo , Bosnie- Herzégovine (6 juin 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 juin 2015), p. 4-5.
(283) Discours lors de la Rencontre Internationale pour la Paix organisée par la communauté de Sant’Egidio (30 septembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. En langue française (3 octobre 2013), p. 16.

Commentaires

Ayant affirmé que l’aspiration à une fraternité universelle se fonde sur l’ouverture spirituelle à une transcendance, ayant demandé la liberté pour toutes les religions, le pape se doit d’aborder la question du rapport entre religion et violence, surtout en un temps où extrémismes et terrorismes se réclament souvent d’une inspiration religieuse.

Le propos ici est classique mais défendu avec conviction et clarté : « La vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations. » (282)

François constate et reconnaît que parfois des chefs religieux peuvent encourager la « violence fondamentaliste » (284), mais les causes réelles et profondes du terrorisme, même lorsqu’il instrumentalise les religions en détournant leurs textes fondateurs, sont d’ordre politique, économique et social (283).

Ces développements sont l’occasion pour le pape de proposer une distinction intéressante entre l’intermédiaire, qui privilégie d’abord son propre intérêt, et le médiateur, qui favorise le dialogue sans autre objectif que la recherche de la paix. (284) Les croyants, et particulièrement leurs responsables, ont vocation, au nom de leur foi, à être ces médiateurs et ses artisans de paix.

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