Fratelli Tutti

Huitième chapitre : Les religions au service de la fraternité dans le monde (suite) (277-280)

Le fondement ultime (suite)

L’identité chrétienne

  1. L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions et « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui (…) reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (271). Mais nous, chrétiens, nous ne pouvons pas cacher que « si la musique de l’Évangile cesse de vibrer dans nos entrailles, nous aurons perdu la joie qui jaillit de la compassion, la tendresse qui naît de la confiance, la capacité de la réconciliation qui trouve sa source dans le fait de se savoir toujours pardonnés et envoyés. Si la musique de l’Évangile cesse de retentir dans nos maisons, sur nos places, sur nos lieux de travail, dans la politique et dans l’économie, nous aurons éteint la mélodie qui nous pousse à lutter pour la dignité de tout homme et de toute femme » (272). D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ. C’est de là que surgit « pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous » (273).
  2. Appelée à s’incarner en tout lieu et présente pendant des siècles partout sur la terre – c’est le sens de “catholique” –, l’Église peut comprendre, à partir de son expérience de grâce et de péché, la beauté de l’invitation à l’amour universel. Car « tout ce qui est humain nous regarde. (…) Partout où les assemblées des peuples se réunissent pour établir les droits et les devoirs de l’homme, nous sommes honorés quand ils nous permettent de nous asseoir au milieu d’eux » (274). Pour de nombreux chrétiens, ce chemin de fraternité a aussi une Mère, appelée Marie. Elle a reçu au pied de la Croix cette maternité universelle (cf. Jn 19, 26) et elle est pleine de sollicitude, non seulement pour Jésus, mais aussi pour le « reste de ses enfants » (Ap 12, 17). Forte du pouvoir du Ressuscité, elle veut enfanter un monde nouveau où nous serons tous frères, où il y aura de la place pour chacun des exclus de nos sociétés, où resplendiront la justice et la paix.
  3. Nous, chrétiens, nous demandons la liberté dans les pays où nous sommes minoritaires, comme nous la favorisons pour ceux qui ne sont pas chrétiens là où ils sont en minorité. Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions. Cette liberté affirme que nous pouvons « trouver un bon accord entre cultures et religions différentes ; elle témoigne que les choses que nous avons en commun sont si nombreuses et si importantes qu’il est possible de trouver une voie de cohabitation sereine, ordonnée et pacifique, dans l’accueil des différences et dans la joie d’être frères parce que enfants d’un unique Dieu » (275).
  4. En même temps, nous demandons à Dieu de renforcer à l’intérieur de l’Église l’unité, laquelle s’enrichit des différences qui s’harmonisent par l’action de l’Esprit Saint. En effet, « c’est en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps » (1 Co 12, 13) où chacun apporte sa contribution spécifique. Comme le disait saint Augustin : « L’oreille voit à travers l’œil, et l’œil entend à travers l’oreille » (276). Il est aussi urgent de continuer à témoigner d’un cheminement de rencontre entre les différentes confessions chrétiennes. Nous ne pouvons pas oublier ce désir exprimé par Jésus-Christ : « Que tous soient un » (Jn 17, 21). Écoutant son appel, nous reconnaissons avec tristesse que la contribution prophétique et spirituelle de l’unité entre tous les chrétiens manque encore au processus de globalisation. Toutefois, « en faisant ensemble cette route vers la pleine communion, nous avons maintenant le devoir d’offrir le témoignage commun de l’amour de Dieu envers tous, en travaillant ensemble au service de l’humanité » (277).

Notes
(271) Conc. Œcum. Vat. II, Déclaration Nostra aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, n. 2.
(272) Discours lors de la rencontre œcuménique, Riga, Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 7.
(273) Lectio divina à l’Université Pontificale du Latran (26 mars 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 avril 2019), p. 6.
(274) St. Paul VI, Lettre enc. Ecclesiam suam (6 août 1964), n. 101 : AAS 56 (1964), p. 650.
(275) Discours aux Autorités, Bethléem, Palestine (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 7.
(276) Enarrationes in Psalmos, 130, n. 6 : PL 37, col. 1707.
(277) Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Œcuménique Bartholomée, Jérusalem (25 mai 2014), n. 5 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 11.

Commentaires

Après avoir insisté sur le fait que l’ouverture religieuse à une transcendance originelle qui fait de nous des frères et sœurs était sans doute indispensable pour maintenir paix et fraternité entre les humains, François très logiquement rappelle d’une part que les chrétiens respectent toutes les religions, et le « rayon de la vérité » présent en chacune, d’autre part que pour nous chrétiens, c’est l’Évangile du Christ qui nous habite et nous invite à rechercher la rencontre et « la communion universelle avec l’humanité tout entière » (277)

Aussi les chrétiens sont-ils désireux d’être associés à toutes les initiatives politiques ou sociales qui tendent à définir les droits et devoirs humains dans la recherche d’une fraternité universelle. (278)

Pour que les chrétiens, mais aussi les autres religions, qui fondent la fraternité humaine par leur foi en un unique Dieu, puissent être associées et apporter leur contribution à la construction d’une société plurielle et pacifique, « la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions » est indispensable et doit être respectée partout. (279)

Et François de reconnaître que des progrès de l’unité à l’intérieur de l’Église et de l’unité entre les Églises chrétiennes pourraient, devraient apparaître comme leur « contribution prophétique et spirituelle » à ce projet ou cette quête de fraternité universelle. (280)

De manière significative, ces quatre paragraphes sont réunis sous un titre commun : l’identité chrétienne. Il faut bien comprendre ici le message que l’Église ne se lasse pas de répéter depuis les grandes déclarations du Concile Vatican II : c’est au nom même de ce qui fait notre identité, notre spécificité chrétienne, au nom donc de l’Évangile, et de la foi qu’il nous demande en un Dieu qui aime tout être vivant, que nous nous engageons résolument et en pleine confiance dans le dialogue avec les autres religions, avec les cultures et les sociétés, manifestant pour tous le même respect et demandant pour tous la même liberté.

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