Fratelli Tutti

Huitième chapitre : Les religions au service de la fraternité dans le monde (271-276)

  1. Les différentes religions, par leur valorisation de chaque personne humaine comme créature appelée à être fils et fille de Dieu, offrent une contribution précieuse à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société. Le dialogue entre personnes de religions différentes ne se réalise pas par simple diplomatie, amabilité ou tolérance. Comme l’ont enseigné les évêques de l’Inde, « l’objectif du dialogue est d’établir l’amitié, la paix, l’harmonie et de partager des valeurs ainsi que des expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour » (259).

Le fondement ultime

  1. Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que « c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres » (260). En effet, « la raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité » (261).
  2. Dans ce sens, je voudrais rappeler un texte mémorable : « S’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité, dans ces conditions, il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes. Leurs intérêts de classe, de groupe ou de nation les opposent inévitablement les uns aux autres. Si la vérité transcendante n’est pas reconnue, la force du pouvoir triomphe, et chacun tend à utiliser jusqu’au bout les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses intérêts ou ses opinions, sans considération pour les droits des autres. (…) Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer, ni l’individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l’État. La majorité d’un corps social ne peut pas non plus le faire, en se dressant contre la minorité » (262).
  3. À la faveur de notre expérience de foi et de la sagesse accumulée au cours des siècles, en apprenant aussi de nos nombreuses faiblesses et chutes, nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés. Chercher Dieu d’un cœur sincère, à condition de ne pas l’utiliser à nos intérêts idéologiques ou d’ordre pratique, nous aide à nous reconnaître comme des compagnons de route, vraiment frères. Nous croyons que « lorsqu’au nom d’une idéologie, on veut expulser Dieu de la société, on finit par adorer des idoles, et bien vite aussi l’homme s’égare lui-même, sa dignité est piétinée, ses droits violés. Vous savez bien à quelles brutalités peut conduire la privation de la liberté de conscience et de la liberté religieuse, et comment à partir de ces blessures se forme une humanité radicalement appauvrie, parce que privée d’espérance et de référence à des idéaux » (263).
  4. Il faut reconnaître que « parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants » (264). Il est inadmissible que, dans le débat public, seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole. Il doit y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse. « Les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une force de motivation » mais de fait « ils sont dépréciés par l’étroitesse d’esprit des rationalismes » (265).
  5. C’est pour cela que, même si l’Église respecte l’autonomie de la politique, elle ne limite pas pour autant sa mission au domaine du privé. Au contraire, « elle ne peut ni ne doit (…) rester à l’écart » dans la construction d’un monde meilleur, ni cesser de « réveiller les forces spirituelles » (266) qui fécondent toute la vie sociale. Les ministres religieux ne doivent certes pas faire de la politique partisane, qui revient aux laïcs, mais ils ne peuvent pas non plus renoncer à la dimension politique de l’existence (267) qui implique une constante attention au bien commun et le souci du développement humain intégral. L’Église « a un rôle public qui ne se borne pas à ses activités d’assistance ou d’éducation », mais qui favorise « la promotion de l’homme et de la fraternité universelle » (268). Elle n’entend pas revendiquer des pouvoirs temporels mais s’offrir comme « une famille parmi les familles – c’est cela, l’Église –, ouverte pour témoigner au monde d’aujourd’hui de la foi, de l’espérance et de l’amour envers le Seigneur et envers ceux qu’il aime avec prédilection. Une maison avec les portes ouvertes. L’Église est une maison qui a les portes ouvertes, car elle est mère » (269). Et comme Marie, la Mère de Jésus, « nous voulons être une Église qui sert, qui sort de chez elle, qui sort de ses temples, qui sort de ses sacristies, pour accompagner la vie, soutenir l’espérance, être signe d’unité (…) pour établir des ponts, abattre les murs, semer la réconciliation » (270).

notes
(259) Conférence des Évêques Catholiques de l’Inde, Response of the Church in India to the present day challenges (9 mars 2016).
(260) Homélie lors de la Sainte Messe, Domus Sanctae Marthae (17 mai 2020).
(261) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 19 : AAS 101 (2009), p. 655.
(262) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 44 : AAS 83 (1991), p. 849.
(263) Discours aux responsables des diverses religions et des autres dénominations chrétiennes, Tirana, Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 5.
(264) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la 90 / 91 coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.
(265) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 256 : AAS 105 (2013), p. 1123.
(266) Benoît XVI, Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 28 : AAS 98 (2006), p. 240.
(267) Cf. Aristote, Politique, 1253a 1-3 : « L’être humain est un animal politique ».
(268) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 11 : AAS 101 (2009), p. 648. (269) Discours à la Communauté catholique, Rakovski, Bulgarie (6 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 5.
(270) Homélie lors de la Sainte Messe, Santiago de Cuba (22 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 13.

Commentaires

En 1944, Henri de Lubac, dans son célèbre livre le Drame de l’humanisme athée, citait un auteur plus ancien : « Si on supprime l’hypothèse d’un Dieu maître du monde… je n’arrive pas à comprendre sur quelle réalité tu peux asseoir la notion d’un droit permettant à l’individu, monade isolée, de se poser en face des autres êtres qui l’entourent et de leur dire : il y a en moi quelque chose d’intangible que je vous somme de respecter parce que son principe est indépendant de vous » (Antoine Baumann, la religion positive, Paris Perrin 1903, p.222). Et le théologien jésuite commentait cette citation : « Paroles bien propres à faire réfléchir aujourd’hui ceux qui pressentent l’horreur des régimes vers lesquels s’achemine l’humanité sans Dieu. S’il n’y a point d’Absolu, comment admettre un absolu dans l’homme ? La cause de Dieu dans la conscience et la cause de l’homme dans la société sont liées. » (le Drame de l’humanisme athée, Spes 1945, p.274)

A une époque où le monde était en guerre, et où deux totalitarismes sanglants, athées ou païens, tentaient de dominer le monde, les paroles de Lubac étaient d’actualité. Mais elles étaient aussi d’une vérité plus large et universelle, de sorte qu’elles restent vraies aujourd’hui.

A la fin du XXe siècle, des philosophes en vogue ont soutenu que l’abandon de la foi en Dieu ne changerait rien à la reconnaissance partagée de lois morales communes à toute l’humanité. Et d’affirmer que s’ils avaient reçus leurs valeurs en même temps que la foi chrétienne qui les portait, leur abandon de cette foi ne les empêcherait pas de transmettre ces valeurs à leurs descendants, et surtout n’empêcherait pas ces descendants d’adhérer tout comme eux et avec la même conviction à ces valeurs (conceptions défendues par exemple par André Comte-Sponville ou Luc Ferry).

A cette période charnière et transitoire où en effet la société et la politique, s’étant affranchies de la référence religieuse, en avaient gardé l’héritage moral, ces conceptions pouvaient faire illusion. Il apparaît de plus en plus que l’homme moderne, débarrassé de la transcendance qui les légitimait, n’hésite plus à réécrire les lois dites « naturelles » tout aussi librement qu’il transforme depuis toujours la nature elle-même.

Tel est le débat que reprend le pape François dans ces quelques pages. S’appuyant plusieurs fois sur des paroles fortes de ses prédécesseurs, lui-même affirme vigoureusement qu’il ne peut y avoir de vraie fraternité entre les humains que dans la reconnaissance que tous tirent leur égale dignité d’une origine commune et transcendante.

Sans remettre en cause la bonne foi de ceux qui pensent qu’un humanisme athée peut préserver la fraternité et le respect de la dignité de tout être humain, il importe que les chrétiens et l’ensemble de l’Église continuent à dialoguer et argumenter dans ce débat qui a une dimension hautement politique. C’est pourquoi François rappelle que l’Église ne peut pas accepter d’être tenue à l’écart de ces enjeux fondamentaux, ni accepter que sa mission soit cantonnée « au domaine privé » (276). N’en déplaise parfois à certains responsables politiques, l’Église ne peut accepter d’être recluse dans les sacristies.

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