Fratelli Tutti

Septième chapitre : Des parcours pour se retrouver (suite)(255-262)

La guerre et la peine de mort

  1. Certaines situations extrêmes peuvent finir par se présenter comme des solutions dans des circonstances particulièrement dramatiques, sans qu’on se rende compte que ce sont de fausses réponses, qui ne résolvent pas les problèmes posés, et qu’en définitive elles ne font qu’ajouter de nouveaux facteurs de destruction dans le tissu de la société nationale et planétaire. Il s’agit de la guerre et de la peine de mort.

L’injustice de la guerre

  1. « Au cœur qui médite le mal : la fraude ; aux conseillers pacifiques : la joie » (Pr 12, 20). Toutefois, certains cherchent des solutions dans la guerre qui se nourrit souvent de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle (237). La guerre n’est pas un fantasme du passé mais au contraire elle est devenue une menace constante. Le monde rencontre toujours plus d’obstacles dans le lent cheminement vers la paix qu’il avait initié et qui commençait à porter quelques fruits.
  2. Puisque de nouveau les conditions se réunissent pour la prolifération des guerres, je rappelle que « la guerre est la négation de tous les droits et une agression dramatique contre l’environnement. Si l’on veut un vrai développement humain intégral pour tous, on doit poursuivre inlassablement l’effort pour éviter la guerre entre les nations et les peuples. À cette fin, il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale » (238). Je voudrais souligner que les soixante-quinze ans des Nations Unies et l’expérience des vingt premières années de ce millénaire montrent que la pleine application des normes internationales est réellement efficace et que leur violation est nuisible. La Charte des Nations Unies, respectée et appliquée dans la transparence et en toute sincérité, est un point de référence obligatoire de justice et une voie de paix. Mais cela suppose que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier. Si la loi est considérée comme un instrument auquel on recourt lorsque cela s’avère favorable et qu’on la contourne dans le cas contraire, des forces incontrôlables se déclenchent qui nuisent gravement aux sociétés, aux plus faibles, à la fraternité, à l’environnement, aux biens culturels, entraînant des pertes irrécupérables sur le plan mondial.
  3. C’est ainsi qu’on fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines « conditions rigoureuses de légitimité morale » (239). Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indûment même des attaques “préventives” ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer » (240). Le problème, c’est que depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes. Incontestablement, « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien » (241). Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre (242) !
  4. Il est important d’ajouter qu’avec le développement de la mondialisation, ce qui peut apparaître comme une solution immédiate ou pratique à un endroit dans le monde crée un enchaînement de facteurs violents, très souvent imperceptibles, qui finit par affecter toute la planète et ouvrir la voie à de nouvelles et pires guerres à l’avenir. Dans notre monde il n’y a plus seulement des “morceaux” de guerre dans tel ou tel pays, mais on affronte une “guerre mondiale par morceaux”, car les destins des pays sont fortement liés entre eux sur la scène mondiale.
  5. Comme le disait saint Jean XXIII, « il devient impossible de penser que la guerre soit le moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation de droits » (243). Il l’affirmait à un moment de forte tension internationale et il a ainsi exprimé le grand désir de paix qui se répandait à l’époque de la guerre froide. Il a renforcé la conviction que les raisons pour la paix sont plus fortes que tout calcul lié à des intérêts particuliers et toute confiance dans l’usage des armes. Mais, par manque d’une vision d’avenir et par manque d’une conscience partagée concernant notre destin commun, on n’a pas profité, comme il le fallait, des occasions qu’offrait la fin de la guerre froide. Au contraire, on a cédé à la quête d’intérêts particuliers sans se soucier du bien commun universel. La voie a été ainsi rouverte à la trompeuse terreur de la guerre.
  6. Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. N’en restons pas aux discussions théoriques, touchons les blessures, palpons la chair des personnes affectées. Retournons contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des “dommages collatéraux”. Interrogeons les victimes. Prêtons attention aux réfugiés, à ceux qui souffrent des radiations atomiques ou des attaques chimiques, aux femmes qui ont perdu leurs enfants, à ces enfants mutilés ou privés de leur jeunesse. Prêtons attention à la vérité de ces victimes de la violence, regardons la réalité avec leurs yeux et écoutons leurs récits le cœur ouvert. Nous pourrons ainsi reconnaître l’abîme de mal qui se trouve au cœur de la guerre, et nous ne serons pas perturbés d’être traités de naïfs pour avoir fait le choix de la paix.
  7. Les lois ne suffiront pas non plus si l’on pense que la solution aux problèmes actuels consiste à dissuader les autres par la peur, en menaçant de l’usage d’armes nucléaires, chimiques ou biologiques. Car « si nous prenons en considération les principales menaces à la paix et à la sécurité dans leurs multiples dimensions dans ce monde multipolaire du XXIe siècle, comme par exemple le terrorisme, les conflits asymétriques, la cybersécurité, les problèmes environnementaux, la pauvreté, de nombreux doutes surgissent en ce qui concerne l’insuffisance de la dissuasion nucléaire comme réponse efficace à ces défis. Ces préoccupations assument une importance encore plus grande si nous considérons les conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques qui découlent de toute utilisation des armes nucléaires ayant des effets dévastateurs indiscriminés et incontrôlables, dans le temps et dans l’espace. (…) Nous devons également nous demander dans quelle mesure un équilibre fondé sur la peur est durable, quand il tend de fait à accroître la peur et à porter atteinte aux relations de confiance entre les peuples. La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total, ou sur le seul maintien d’un équilibre des pouvoirs. (…) Dans ce contexte, l’objectif ultime de l’élimination totale des armes nucléaires devient à la fois un défi et un impératif moral et humanitaire. (…) L’interdépendance croissante et la mondialisation signifient que, quelle que soit la réponse que nous apportons à la menace des armes nucléaires, celle-ci doit être collective et concertée, basée sur la confiance mutuelle. Cette confiance ne peut être construite qu’à travers un dialogue véritablement tourné vers le bien commun et non vers la protection d’intérêts voilés ou particuliers » (244). Et avec les ressources financières consacrées aux armes ainsi qu’à d’autres dépenses militaires, créons un Fonds mondial (245), en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses ni n’aient besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne.

Notes
(237) Cf. Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
(238) Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.
(239) N. 2309.
(240) Ibid.
(241) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 104 : AAS 107 (2015), p. 888.
(242) Même saint Augustin qui a forgé le concept de “guerre juste” que nous ne soutenons plus aujourd’hui a affirmé que « mettre un terme à la guerre par la parole, en poursuivant et en obtenant la paix par la paix et non par la guerre glorifie davantage que de la donner aux hommes par l’épée » (Epistula 229, 2 : PL 33, col. 1020).
(243) Lettre enc. Pacem in terris (11 avril 1963), n. 127 : AAS 55 (1963), p. 291.
(244) Message à la Conférence de l’ONU pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète (28 mars 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 avril 2017), p. 5.

(245) Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 51 : AAS 59 (1967), p. 282.

Commentaires

Beaucoup des développements proposés par François dans ce passage de l’encyclique consacré à la question de la guerre étaient évidemment attendus : tout doit être fait pour éviter la guerre. Et le pape de redire avec émotion tous les ravages provoqués par les conflits armés, pour toutes les populations comme pour la planète elle-même, et d’alerter aussi sur une situation qui s’est dégradée ces dernières années, les Nations Unis ayant vu faiblir leur influence, la fin de la guerre froide ayant plus déplacé et multiplié les périls que ne les ayant réduits, et la mondialisation entraînant des répercussions planétaires pour tout conflit local. Le paragraphe consacré à la dissuasion (262) reprend et amplifie les critiques déjà formulées depuis longtemps par l’Église contre cette théorie, par exemple dans le Catéchisme de l’Église catholique (n°2315), et rappelle que les sommes dépensées pour l’armement permettraient une lutte efficace contre la faim et pour le développement.

La vraie surprise de ce chapitre vient d’une prise de position très audacieuse, et même nouvelle sur la doctrine de la guerre juste (258).

Le pape use avec une grande finesse de ce qu’on pourrait appeler « la stratégie de la note en bas de page ». En effet, après avoir rappelé dans le corps de son texte que le Catéchisme de l’Église catholique a repris à son compte, certes en le soumettant à des « conditions rigoureuses de légitimité morale », le droit à « une légitime défense par la force militaire » que la tradition morale connaît sous l’expression de guerre juste, François termine ce paragraphe en affirmant qu’il est très difficile aujourd’hui de défendre cette théorie élaborée « en d’autres temps », et c’est finalement en note qu’il franchit le pas en parlant du « concept de ‘guerre juste’ que nous ne soutenons plus aujourd’hui » (note 242).

Déjà, dans son exhortation apostolique La joie de l’amour, François avait utilisé la même subtile méthode : parlant du discernement qui doit s’exercer à propos de l’intégration des divorcés remariés dans l’Église pour tenir compte de la grande diversité des situations, en note le pape précisait que ce discernement doit aller jusqu’à la pratique des sacrements – ce qui évidemment constituait la nouveauté, et le choc pour certains, de son propos (note 336 du n°300 de La joie de l’amour). François aura fait évoluer l’Église, sur des points très précis et très discutés, par des notes en bas de page !

Ce paragraphe 258 consacré à l’abandon de la doctrine de la guerre juste utilise des arguments qui sont très importants dans la réflexion morale contemporaine de l’Église.

D’une part, lorsqu’un droit est concédé, en exception ou en contradiction même avec une règle générale, il faut être conscient que les raisons et conditions précises et rigoureuses qui ont légitimé cette exception risquent d’être détournées, élargies, manipulées pour justifier une extension illégitime de ce droit. Cette conviction, souvent confirmée dans les faits, concerne ici les guerres qui se prétendraient indûment justes, mais elle s’appliquerait tout autant à d’autres domaines de la morale, où une exception, à l’origine presque unanimement accueillie et acceptée, s’est transformée en pratique généralisée difficilement justifiable.

D’autre part, « les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies » ne sont pas forcément toujours un progrès en humanité. Une citation de Laudato si’ vient le rappeler : « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien » (Laudato si’ n°104).

Finissons cette lecture par une note peut-être moins immédiatement dramatique mais plus quotidienne. Et si nous accueillions, méditions et appliquions, personnellement et collectivement – en Église par exemple – cet avertissement du pape François, qui ne vaut pas que pour l’égoïsme des nations, mais pourrait par exemple s’appliquer en période d’épidémie et de règles sanitaires  : « Si la loi est considérée comme un instrument auquel on recourt lorsque cela s’avère favorable et qu’on la contourne dans le cas contraire, des forces incontrôlables se déclenchent qui nuisent gravement aux sociétés, aux plus faibles, à la fraternité, à l’environnement, aux biens culturels, entraînant des pertes irrécupérables sur le plan mondial. » (257) Gare à l’effet papillon !

 

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