Fratelli Tutti

Septième chapitre : Des parcours pour se retrouver (suite) (246)254)

La valeur et le sens du pardon (suite)

La mémoire

  1. On ne doit pas exiger une sorte de “pardon social” de la part de celui qui a beaucoup souffert injustement et cruellement. La réconciliation est un fait personnel, et personne ne peut l’imposer à l’ensemble d’une société, même si elle doit être promue. Dans le domaine strictement personnel, par une décision libre et généreuse, quelqu’un peut renoncer à exiger un châtiment (cf. Mt 5, 44-46), même si la société et sa justice le demandent légitimement. Mais il n’est pas possible de décréter une “réconciliation générale” en prétendant refermer par décret les blessures ou couvrir les injustices d’un manteau d’oubli. Qui peut s’arroger le droit de pardonner au nom des autres ? Il est émouvant de voir la capacité de pardon de certaines personnes qui ont su aller au-delà du mal subi, mais il est aussi humain de comprendre ceux qui ne peuvent pas le faire. Dans tous les cas, ce qui ne doit jamais être proposé, c’est l’oubli.
  2. La Shoah ne doit pas être oubliée. Elle est le « symbole du point où peut arriver la méchanceté de l’homme quand, fomentée par de fausses idéologies, il oublie la dignité fondamentale de chaque personne qui mérite un respect absolu quel que soit le peuple auquel elle appartient et la religion qu’elle professe » (231). Pour la rappeler, je ne peux pas ne pas répéter cette prière : « Souviens-toi de nous dans ta miséricorde. Donnenous la grâce d’avoir honte de ce que, comme hommes, nous avons été capables de faire, d’avoir honte de cette idolâtrie extrême, d’avoir déprécié et détruit notre chair, celle que tu as modelée à partir de la boue, celle que tu as vivifiée par ton haleine de vie. Jamais plus, Seigneur, jamais plus ! » (232).
  3. On ne doit pas oublier les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Une fois encore, « je fais mémoire ici de toutes les victimes et je m’incline devant la force et la dignité de ceux qui, ayant survécu à ces premiers moments, ont supporté dans leurs corps, de nombreuses années durant, les souffrances les plus atroces et, dans leur esprit, les germes de la mort qui continuaient à consumer leur énergie vitale. (…) Nous ne pouvons pas permettre que les générations présentes et nouvelles perdent la mémoire de ce qui est arrivé, cette mémoire qui est garantie et encouragement pour construire un avenir plus juste et plus fraternel » (233). On ne doit pas non plus oublier les persécutions, le trafic d’esclaves et les massacres ethniques qui se sont produits, et qui se produisent dans plusieurs pays, ainsi que tous les autres faits historiques qui nous font honte d’être des hommes. Nous devons toujours nous en souvenir, sans relâche, inlassablement, sans nous laisser anesthésier.
  4. Il est facile aujourd’hui de céder à la tentation de tourner la page en disant que beaucoup de temps est passé et qu’il faut regarder en avant. Non, pour l’amour de Dieu ! On ne progresse jamais sans mémoire, on n’évolue pas sans une mémoire complète et lumineuse. Nous avons besoin de garder « vivante la flamme de la conscience collective, témoignant aux générations successives l’horreur de ce qui est arrivé » qui « réveille et conserve de cette façon la mémoire des victimes afin que la conscience humaine devienne toujours plus forte face à toute volonté de domination et de destruction » (234). Les victimes elles-mêmes – personnes, groupes sociaux ou nations – en ont besoin pour ne pas céder à la logique qui porte à justifier les représailles et quelque violence au nom de l’énorme préjudice subi. C’est pourquoi je ne me réfère pas uniquement à la mémoire des horreurs, mais aussi au souvenir de ceux qui, dans un contexte malsain et corrompu, ont été capables de retrouver la dignité et, par de petits ou grands gestes, ont fait le choix de la solidarité, du pardon, de la fraternité. Il est très sain de faire mémoire du bien.

Pardon sans oubli

  1. Le pardon n’implique pas l’oubli. Nous disons plutôt que lorsqu’il y a quelque chose qui ne peut, en aucune manière, être nié, relativisé ou dissimulé, il est cependant possible de pardonner. Lorsqu’il y a quelque chose qui ne doit jamais être toléré, justifié, ou excusé, il est cependant possible de pardonner. Quand il y a quelque chose que pour aucune raison nous ne pouvons nous permettre d’oublier, nous pouvons cependant pardonner. Le pardon libre et sincère est une grandeur qui reflète l’immensité du pardon divin. Si le pardon est gratuit, alors on peut pardonner même à quelqu’un qui résiste au repentir et qui est incapable de demander pardon.
  2. Ceux qui pardonnent en vérité n’oublient pas, mais renoncent à être possédés par cette même force destructrice dont ils ont été victimes. Ils brisent le cercle vicieux, ralentissent les progrès des forces de destruction. Ils décident de ne pas continuer à inoculer dans la société l’énergie de la vengeance qui, tôt ou tard, finit par retomber une fois de plus sur eux-mêmes. En effet, la vengeance ne satisfait jamais vraiment les victimes. Certains crimes sont si horribles et si cruels qu’infliger des peines à leurs auteurs ne peut pas donner le sentiment que le dommage causé a été réparé. Il ne suffit pas non plus de tuer le criminel ; il serait de même impossible de trouver des tortures qui équivaillent aux souffrances que la victime a pu avoir endurées. La vengeance ne résout rien.
  3. Cependant, nous ne parlons pas d’impunité. Mais la justice ne se recherche que par amour de la justice elle-même, par respect pour les victimes, pour prévenir de nouveaux crimes et en vue de préserver le bien commun, mais certainement pas pour évacuer sa colère. Le pardon, c’est précisément ce qui permet de rechercher la justice sans tomber dans le cercle vicieux de la vengeance, ni dans l’injustice de l’oubli.
  4. Quand des injustices sont commises de part et d’autre, il faut clairement reconnaître qu’elles peuvent ne pas avoir la même gravité ou n’être pas comparables. La violence exercée par les structures et le pouvoir de l’État n’est pas au même niveau que la violence perpétrée par des groupes particuliers. De toute manière, on ne peut pas demander que l’on se souvienne uniquement des souffrances injustes d’une seule des parties. Comme l’on enseigné les évêques de Croatie : « Nous devons à toutes les victimes innocentes le même respect. Il ne peut ici y avoir de différences raciales, confessionnelles, nationales ou politiques » (235).
  5. Je demande à Dieu « de préparer nos cœurs à la rencontre avec nos frères au-delà des différences d’idées, de langues, de cultures, de religions ; demandons-lui d’oindre tout notre être de l’huile de sa miséricorde qui guérit les blessures des erreurs, des incompréhensions, des controverses ; demandons-lui la grâce de nous envoyer avec humilité et douceur sur les sentiers exigeants, mais féconds, de la recherche de la paix » (236).

Notes
(231) Discours lors de la cérémonie de bienvenue, Tel Aviv (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 10.
(232) Discours au Mémorial de Yad Vashem, Jérusalem (26 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 15.
(233) Discours au Mémorial de la Paix, Hiroshima, Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 8-15.
(234) Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
(235) Conférence des Évêques de Croatie, Letter on the Fiftieth Anniversary of the End of the Second World War (1er mai 1995).
(236) Homélie lors de la Sainte Messe, Aman, Jordanie (24 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 5.

Commentaires

Dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, paru en 2000 , le philosophe Paul Ricœur réservait l’épilogue de son livre à une réflexion sur le pardon. A l’évidence, les questions du pardon, de la mémoire et de l’oubli sont liées, et dans les pages qui nous occupent aujourd’hui, le pape François nous propose sa manière de les lier.

Tout d’abord il faut souligner que le pardon est affaire personnelle, qu’il ne peut être donné que par la personne même qui a été blessée : on ne peut « s’arroger le droit de pardonner au nom des autres » (246).

Néanmoins, au-delà de la question du pardon individuel, l’histoire doit garder la mémoire des grands événements qui ont blessé l’humanité. Sans « oublier les persécutions, le trafic d’esclaves et les massacres ethniques », François mentionne particulièrement deux traumatismes majeurs du XXe siècle : la Shoa et les bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Non pour désespérer de l’humanité, car des hommes aussi ont su résister aux forces du mal, et « il est très sain de faire mémoire du bien », mais pour que cette mémoire nous engage collectivement et nous encourage dans la recherche d’un monde plus juste et plus fraternel. (247-249).

Cette mémoire conservée est nécessaire aussi évidemment pour les victimes, non pas pour les figer et les enfermer dans un statut définitif de victimes qui demanderont à jamais réparation, mais pour leur permettre de participer elles aussi à cet engagement afin que d’autres ne risquent pas de subir les mêmes violences qu’elles : « Les victimes elles-mêmes – personnes, groupes sociaux ou nations – en ont besoin pour ne pas céder à la logique qui porte à justifier les représailles et quelque violence au nom de l’énorme préjudice subi. » (249) Parce que mémoire est faite et gardée de la violence qu’elle a subie, la victime peut elle-même sortir du cercle de la violence. Remarquons que François note, comme incidemment, que cette réflexion vaut aussi pour les nations.

Ainsi, non seulement « le pardon n’implique pas l’oubli », mais il apparaît, au cœur même de la mémoire, voire de la souffrance encore vive, comme le don gratuit qui rompt le cercle vicieux de la violence. (250-251)

Comme il l’avait déjà fait quelques pages plus tôt, François ajoute également que le pardon n’entraîne pas l’impunité, mais qu’il permet au contraire une recherche de la justice qui soit purifiée de toute idée de vengeance. (252).

Ainsi le pardon n’efface pas la mémoire ni ne dispense d’une exigence de justice, mais il donne de sortir du ressentiment ou de l’esprit de vengeance, pour nous faire entrer dans un élan de grâce « qui reflète l’immensité du pardon divin » (250) et nous place « sur les sentiers exigeants, mais féconds, de la recherche de la paix » (254).

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