Fratelli Tutti

Septième chapitre : Des parcours pour se retrouver (suite) (236-245)

La valeur et le sens du pardon

  1. Certains préfèrent ne pas parler de réconciliation parce qu’ils pensent que le conflit, la violence et les ruptures font partie du fonctionnement normal d’une société. De fait, au sein de tout groupe humain, il y a des luttes de pouvoir plus ou moins subtiles entre différents secteurs. D’autres soutiennent qu’accorder de la place au pardon, c’est renoncer à sa propre place pour laisser d’autres dominer la situation. C’est pourquoi ils considèrent qu’il vaut mieux préserver un jeu de pouvoir qui permette de préserver un équilibre des forces entre les différents groupes. D’autres croient que la réconciliation est l’affaire des faibles qui ne sont pas capables d’un dialogue de fond et qui choisissent donc de fuir les difficultés en dissimulant les injustices. Incapables d’affronter les problèmes, ils font l’option d’une paix apparente.

Le conflit inévitable

  1. Le pardon et la réconciliation sont des thèmes fortement mis en exergue dans le christianisme et, de diverses manières, dans d’autres religions. Le risque, c’est de ne pas comprendre convenablement les convictions des croyants et de les présenter de telle sorte qu’elles finissent par alimenter le fatalisme, l’inertie ou l’injustice, ou alors l’intolérance et la violence.
  2. Jésus-Christ n’a jamais invité à fomenter la violence ou l’intolérance. Il condamnait ouvertement l’usage de la force pour s’imposer aux autres : « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous » (Mt 20, 25-26). Par ailleurs, l’Évangile demande de pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22), et donne comme exemple le serviteur impitoyable qui, pardonné, n’a pas été capable, à son tour, de pardonner aux autres (cf. Mt 18, 23-35).
  3. Dans d’autres textes du Nouveau Testament, nous pouvons remarquer que, de fait, les communautés primitives, plongées dans un monde païen saturé de corruption et de dérives, avaient le sens de la patience, de la tolérance, de la compréhension. Certains textes sont très clairs à cet égard : on invite à reprendre les adversaires « avec douceur » (2Tm 2, 25). On exhorte à « n’outrager personne, éviter les disputes, se montrer bienveillant, témoigner à tous les hommes une parfaite douceur. Car, nous aussi, nous étions naguère des insensés » (Tt 3, 2-3). Le livre des Actes des Apôtres affirme que les disciples, persécutés par certaines autorités, « avaient la faveur de tout le peuple » (2, 47 ; cf. 4, 21.23 ; 5, 13).
  4. Cependant, quand nous réfléchissons sur le pardon, la paix et la concorde sociale, nous nous trouvons face à une affirmation de Jésus-Christ qui nous surprend : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille » (Mt 10, 34-36). Il est important de situer cette affirmation dans le contexte du chapitre où elle se trouve. De toute évidence, le thème qui y est abordé est celui de la fidélité à un choix, sans honte, même si cela comporte des contrariétés, et même si des proches s’opposent au choix en question. Par conséquent, cette affirmation n’invite pas à rechercher les conflits, mais simplement à supporter le conflit inéluctable, pour que le respect humain ne conduise pas à s’écarter de la fidélité en vue d’une supposée paix familiale ou sociale. Saint Jean-Paul II a déclaré que l’Église « n’entend pas condamner tout conflit social sous quelque forme que ce soit : l’Église sait bien que les conflits d’intérêts entre divers groupes sociaux surgissent inévitablement dans l’histoire et que le chrétien doit souvent prendre position à leur sujet avec décision et cohérence » (223).

Les luttes légitimes et le pardon

  1. Il ne s’agit pas de proposer un pardon en renonçant à ses droits devant un puissant corrompu, devant un criminel ou devant quelqu’un qui dégrade notre dignité. Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain. Pardonner ne veut pas dire lui permettre de continuer à piétiner sa propre dignité et celle de l’autre, ou laisser un criminel continuer à faire du mal. Celui qui subit une injustice doit défendre avec force ses droits et ceux de sa famille précisément parce qu’il doit préserver la dignité qui lui a été donnée, une dignité que Dieu aime. Si un malfaiteur m’a fait du tort, à moi ou à un être cher, personne ne m’interdit d’exiger justice et de veiller à ce que cette personne – ou toute autre – ne me nuise de nouveau ou ne fasse le même tort à d’autres. Il faut le faire, et le pardon non seulement n’annule pas cette nécessité, mais l’exige.
  2. L’essentiel, c’est de ne pas le faire pour nourrir une colère qui nuit à notre âme et à l’âme de notre peuple, ou par un besoin pathologique de détruire l’autre qui déclenche une course à la vengeance. Personne n’obtient la paix intérieure ni ne se réconcilie avec la vie de cette manière. La vérité, c’est qu’« aucune famille, aucun groupe de voisins ni aucune ethnie, encore moins aucun pays n’a d’avenir si le moteur qui unit, agrège et couvre les différences, [est] la vengeance et la haine. Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord et nous unir pour nous venger, pour perpétrer contre celui qui a été violent ce qu’il nous a fait, pour planifier des occasions de représailles sous des formes apparemment légales » (224). On ne gagne rien ainsi, et, à la longue, on perd tout.
  3. Certes, « dépasser l’héritage amer d’injustices, d’hostilités et de défiance laissé par le conflit n’est pas une tâche facile. Cela ne peut être réalisé qu’en faisant vaincre le mal par le bien (Cf. Rm 12, 21) et en cultivant les vertus qui promeuvent la réconciliation, la solidarité et la paix » (225). De cette manière, à « celui qui la fait grandir en lui, la bonté donne une conscience tranquille, une joie profonde même au milieu des difficultés et des incompréhensions. Jusque dans les offenses subies, la bonté n’est pas faiblesse, mais vraie force capable de renoncer à la vengeance » (226). Il faut également que je reconnaisse à mon niveau que le jugement sévère que je porte dans mon cœur contre mon frère et ma sœur, cette cicatrice jamais refermée, cette offense jamais pardonnée, cette rancœur qui ne peut que me nuire, que tout cela est un nouvel épisode de la guerre en moi, un feu dans mon cœur qu’il faut éteindre avant qu’il ne s’embrase (227).

La vraie victoire

  1. Quand les conflits ne sont pas résolus mais plutôt dissimulés ou enterrés dans le passé, il y a des silences qui peuvent être synonymes de complicité avec des erreurs et des péchés graves. Mais la vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans le conflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente. La lutte entre divers secteurs, « si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts, fondée sur la recherche de la justice » (228).
  2. À plusieurs reprises, j’ai proposé « un principe indispensable pour construire l’amitié sociale : l’unité est supérieure au conflit. (…) Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition » (229). Nous le savons parfaitement, « chaque fois que, en tant que personnes et communautés, nous apprenons à viser plus haut que nous-mêmes et que nos intérêts particuliers, la compréhension et l’engagement réciproques se transforment (…) en un domaine où les conflits, les tensions et aussi ceux qui auraient pu se considérer comme des adversaires par le passé, peuvent atteindre une unité multiforme qui engendre une nouvelle vie » (230).

Notes
(223) Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 14 : AAS 83 (1991), p. 810.
(224) Homélie lors de la Sainte Messe pour le progrès des peuples, Maputo, Mozambique (6 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 9.
(225) Discours à la cérémonie de bienvenue, Colombo, Sri Lanka (13 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 3.
(226) Discours aux enfants du Centre Béthanie et à des représentants d’autres centres caritatifs en Albanie, Tirana, Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 7.
(227) Cf. Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.
(228) Pie XI, Lettre enc. Quadregesimo anno (15 mai 1931), n. 114 : AAS 23 (1931), p. 213.
(229) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 228 : AAS 105 (2013), p. 1113.
(230) Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Palais présidentiel de Riga, Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 6.

Commentaires

Le développement que François consacre au pardon est suffisamment long pour que nous le lisions en deux fois.

Le pape avance pas à pas, sur un sujet qui évidemment est essentiel si l’on veut fonder la fraternité en vérité, sans se contenter d’une apparente et illusoire concorde qui passerait sous silence la réalité des conflits ou des luttes.

Dans un monde où le conflit est présent et inévitable, le pardon est-il signe de renoncement ou de faiblesse? (236)

François rappelle d’abord que le pardon est un commandement évangélique, que le Christ et après lui les premières communautés chrétienne invitent à vivre et promouvoir la non-violence, la patience et la pardon. (238-239).

Néanmoins, il ne s’agit pas de nier la réalité des conflits, et parfois même leur nécessité, lorsqu’il s’agit par exemple de défendre ses convictions, d’être fidèle à ses choix, ou de prendre position sur des sujets touchant à la justice sociale (240), ou encore de dénoncer le mal, l’oppression ou l’injustice et de les combattre, que l’on en soit ou non la victime directe (241). Le pape ici reprend des distinctions tout à fait fondamentales : il ne faut pas confondre le péché et le pêcheur, mais aimer le pêcheur tout en dénonçant son péché et en faisant tout pour qu’il se détourne du mal ou ne puisse plus le commettre. Il ne faut pas non plus opposer pardon et exigence de justice, bien au contraire : l’un et l’autre ont pour fondement la recherche du respect de toute personne, et du rétablissement de sa dignité, qu’elle soit victime ou coupable.

C’est peut-être même cette conjonction entre justice et pardon qui permet d’échapper à la haine et au désir de vengeance, qui s’ajoutent à la blessure subie, et rendent plus difficile encore le retour à une paix intérieure que seule la voie de la bonté et de la réconciliation permettra. (242-243)

Ce passage se termine par la reprise du grand principe qui traverse toute l’encyclique : faire primer toujours le dialogue. Quand un conflit oppose des vues ou des intérêts divergents, le dialogue et la négociation doivent permettre de trouver ce qu’on pourrait appeler une sortie par le haut, c’est-à-dire une solution qui intègre à un niveau supérieur les apports positifs de chacun des protagonistes. (244-245).

Il est une autre série de questions qui toujours reviennent lorsqu’on évoque le pardon : qu’en est-il de l’oubli ? Le pardon implique-t-il l’oubli ? Faut-il renoncer à faire mémoire des grandes blessures ? Elles seront le sujet de la suite de ce chapitre.

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