Fratelli Tutti

Septième chapitre : Des parcours pour se retrouver (225-235)

  1. En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver.

Repartir de la vérité

  1. Se retrouver ne signifie pas retourner à un moment antérieur aux conflits. Nous avons tous changé avec le temps. La souffrance et les affrontements nous ont transformés. Par ailleurs, il n’y a plus de place pour les diplomaties vides, pour les faux-semblants, pour le double langage, pour les dissimulations, les bonnes manières qui cachent la réalité. Ceux qui se sont durement affrontés doivent dialoguer à partir de la vérité, claire et nue. Ils ont besoin d’apprendre à cultiver la mémoire pénitentielle, capable d’assumer le passé pour libérer l’avenir de ses insatisfactions, confusions et projections. Ce n’est qu’à partir de la vérité historique des faits qu’ils pourront faire l’effort, persévérant et prolongé, de se comprendre mutuellement et de tenter une nouvelle synthèse pour le bien de tous. La réalité, c’est que « le processus de paix est un engagement qui dure dans le temps. C’est un travail patient de recherche de la vérité et de la justice qui honore la mémoire des victimes et qui ouvre, pas à pas, à une espérance commune plus forte que la vengeance » (209). Comme l’ont dit les évêques du Congo au sujet d’un conflit qui se répète, « des accords de paix sur le papier ne suffiront pas. Il faudra aller plus loin, en intégrant l’exigence de vérité sur les origines de cette crise récurrente. Le peuple a le droit de savoir ce qui s’est passé » (210).
  2. En effet, « la vérité est une compagne indissociable de la justice et de la miséricorde. Toutes les trois sont essentielles pour construire la paix et, d’autre part, chacune d’elles empêche que les autres soient altérées. (…) La vérité ne doit pas, de fait, conduire à la vengeance, mais bien plutôt à la réconciliation et au pardon. La vérité, c’est dire aux familles déchirées par la douleur ce qui est arrivé à leurs parents disparus. La vérité, c’est avouer ce qui s’est passé avec les plus jeunes enrôlés par les acteurs violents. La vérité, c’est reconnaître la souffrance des femmes victimes de violence et d’abus. (…) Chaque violence commise contre un être humain est une blessure dans la chair de l’humanité ; chaque mort violente nous diminue en tant que personnes. (…) La violence engendre la violence, la haine engendre plus de haine et la mort plus de mort. Nous devons briser cette chaîne qui paraît inéluctable » (211).

Architecture et artisanat de la paix

  1. Le cheminement vers la paix n’implique pas l’homogénéisation de la société ; il nous permet par contre de travailler ensemble. Il peut unir un grand nombre de personnes en vue de recherches communes où tous sont gagnants. Face à un objectif commun déterminé, il est possible d’apporter diverses propositions techniques, différentes expériences et de travailler au bien commun. Il faut essayer de bien identifier les problèmes que traverse une société pour accepter qu’il existe diverses façons de voir les difficultés et de les résoudre. Le chemin vers une meilleure cohabitation implique toujours que soit reconnue la possibilité que l’autre fasse découvrir une perspective légitime, au moins en partie, quelque chose qui peut être pris en compte, même quand il s’est trompé ou a mal agi. En effet, « l’autre ne doit jamais être enfermé dans ce qu’il a pu dire ou faire, mais il doit être considéré selon la promesse qu’il porte en lui » (212), promesse qui laisse toujours une lueur d’espérance.
  2. Comme l’ont enseigné les évêques sud-africains, la vraie réconciliation s’obtient de manière proactive, « en créant une nouvelle société fondée sur le service des autres plus que sur le désir de domination, une société fondée sur le partage avec les autres de ce que l’on possède plus que sur la lutte égoïste de chacun pour accumuler le plus de richesse possible ; une société dans laquelle la valeur d’être ensemble en tant qu’êtres humains prime incontestablement sur l’appartenance à tout autre groupe plus restreint, que ce soit la famille, la nation, la race ou la culture » (213). Les évêques de la Corée du Sud ont signalé qu’une véritable paix « ne peut être obtenue que si nous luttons pour la justice à travers le dialogue, en recherchant la réconciliation et la croissance mutuelle » (214).
  3. Le difficile effort de dépasser ce qui nous divise sans perdre l’identité personnelle suppose qu’un sentiment fondamental d’appartenance demeure vivant en chacun. En effet, « notre société gagne quand chaque personne, chaque groupe social, se sent vraiment à la maison. Dans une famille, les parents, les grands-parents, les enfants sont de la maison ; personne n’est exclu. Si l’un d’eux a une difficulté, même grave, bien qu’il l’ait cherchée, les autres vont à son secours, le soutiennent ; sa douleur est partagée par tous. (…) Dans les familles, tous contribuent au projet commun, tous travaillent pour le bien commun, mais sans annihiler chaque membre ; au contraire, ils le soutiennent, ils le promeuvent. Ils se querellent, mais il y a quelque chose qui ne change pas : ce lien familial. Les querelles de famille donnent lieu par la suite à des réconciliations. Les joies et les peines de chacun sont assumées par tous. Ça oui c’est être famille ! Si nous pouvions réussir à voir l’adversaire politique ou le voisin de maison du même œil que nos enfants, nos épouses, époux, nos pères ou nos mères, que ce serait bien ! Aimons-nous notre société ou bien continue-t-elle d’être quelque chose de lointain, quelque chose d’anonyme, qui ne nous implique pas, que nous ne portons en nous, qui ne nous engage pas ? » (215).

 

  1. Bien souvent, il est fort nécessaire de négocier et par ce biais de développer des processus concrets pour la paix. Mais les processus efficaces d’une paix durable sont avant tout des transformations artisanales réalisées par les peuples, où chaque être humain peut être un ferment efficace par son mode de vie quotidien. Les grandes transformations ne sont pas produites dans des bureaux ou dans des cabinets. Par conséquent, « chacun joue un rôle fondamental, dans un unique projet innovant, pour écrire une nouvelle page de l’histoire, une page remplie d’espérance, remplie de paix, remplie de réconciliation » (216). Il y a une “architecture” de la paix où interviennent les diverses institutions de la société, chacune selon sa compétence, mais il y a aussi un “artisanat” de la paix qui nous concerne tous. À partir de divers processus de paix réalisés en plusieurs endroits dans le monde, « nous avons appris que ces chemins de pacification, de primauté de la raison sur la vengeance, de délicate harmonie entre la politique et le droit, ne peuvent pas ignorer les cheminements des gens. On n’y arrive pas avec l’élaboration de cadres juridiques et d’arrangements institutionnels entre groupes politiques ou économiques de bonne volonté. (…) De plus, il est toujours enrichissant d’introduire dans nos processus de paix l’expérience de secteurs qui, en de nombreuses occasions, ont été rendus invisibles, pour que ce soient précisément les communautés qui peignent elles-mêmes les processus de mémoire collective » (217).
  2. Il n’y a pas de point final à la construction de la paix sociale d’un pays. Celle-ci est plutôt « une tâche sans répit qui exige l’engagement de tous. Travail qui nous demande de ne pas relâcher l’effort de construire l’unité de la nation et, malgré les obstacles, les différences et les diverses approches sur la manière de parvenir à la cohabitation pacifique, de persévérer dans la lutte afin de favoriser la culture de la rencontre qui exige de mettre au centre de toute action, sociale et économique, la personne humaine, sa très haute dignité et le respect du bien commun. Que cet effort nous fasse fuir toute tentation de vengeance et de recherche d’intérêts uniquement particuliers et à court terme » (218). Les manifestations publiques violentes, d’un côté ou de l’autre, n’aident pas à trouver d’issues. Surtout parce que, comme l’ont bien souligné les évêques de Colombie, lorsque sont encouragées « des mobilisations citoyennes, leurs origines et leurs objectifs n’apparaissent pas toujours clairement ; il y a des genres de manipulations politiques et on a observé des appropriations en faveur d’intérêts particuliers » (219).

Surtout avec les derniers

  1. La recherche de l’amitié sociale n’implique pas seulement le rapprochement entre groupes sociaux éloignés après une période conflictuelle dans l’histoire, mais aussi la volonté de se retrouver avec les secteurs les plus appauvris et vulnérables. « La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais l’engagement inlassable – surtout de la part de nous autres qui exerçons une charge liée à une plus grande responsabilité – de reconnaître, de garantir et de reconstruire concrètement la dignité, bien des fois oubliée ou ignorée, de nos frères, pour qu’ils puissent se sentir les principaux protagonistes du destin de leur Nation » (220).
  2. Souvent, les derniers de la société ont été offensés par des généralisations injustes. Si parfois les plus pauvres et les exclus réagissent par des actes qui paraissent antisociaux, il est important de comprendre que ces réactions sont très souvent liées à une histoire de mépris et de manque d’inclusion sociale. Comme l’ont enseigné les évêques latino-américains, « ce n’est que la proximité avec les pauvres qui fait de nous leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs actuelles, leurs légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. L’option pour les pauvres doit nous conduire à l’amitié avec les pauvres » (221).
  3. Ceux qui cherchent à pacifier la société ne doivent pas oublier que l’iniquité et le manque de développement humain intégral ne permettent pas de promouvoir la paix. En effet, « sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale, nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité » (222). S’il s’avère nécessaire de recommencer, ce sera toujours à partir des derniers.

Notes
(209) Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
(210) Conférence Épiscopale du Congo, Message au Peuple de Dieu et aux femmes et aux hommes de bonne volonté (9 mai 2018).
(211) Discours lors de la grande rencontre de prière pour la réconciliation nationale, Villavicencio – Colombie (8 septembre 2017) : AAS 109 (2017), pp. 1063-1064, 1066.
(212) Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier2020 (8 décembre 2019), n. 3 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 11.
(213) Conférence des Évêques d’Afrique du Sud, Pastoral letter on christian hope in the current crisis (mai 1986).
(214) Conférence des Évêques Catholiques de la Corée du Sud, Appeal of the Catholic Church in Korea for Peace on the Korean Peninsula (15 août 2017).
(215) Discours à la société civile, Quito, Équateur (7 juillet 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 juillet 2015), p. 3.
(216) Rencontre interreligieuse avec les jeunes, Maputo, Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 4.
(217) Homélie lors de la Sainte Messe, Carthagène des Indes, Colombie (10 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 septembre 2017), p. 10.
(218) Discours aux Autorités, au Corps diplomatique et à certains représentants de la société civile, Bogota, Colombie (7 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 septembre 2017), p. 3.
(219) Conférence Épiscopale de Colombie, Por el bien de Colombia : dialogo, reconciliación y desarrollo integral (26 novembre 2019), n. 4.
(220) Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Maputo, Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 3.
(221) 5e Conférence Générale de l’Épiscopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 398.
(222) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 59 : AAS 105 (2013), p. 1044.

Commentaires

A mesure que nous avançons dans la lecture de cette encyclique, nous passons de l’exposé des grands principes qui permettent de promouvoir et de vivre la fraternité dans notre monde à l’analyse de la mise en œuvre de ces principes dans des domaines particuliers de la vie de nos sociétés.

Ici, il s’agit de la question évidemment essentielle de la paix. La paix, c’est le fruit de cette fraternité qui s’établit ou se restaure par la pratique du dialogue respectueux entre tous, en particulier avec les « derniers de la société », pauvres et exclus, dans la mémoire véridique de ce qui a pu blesser cette paix, et la recherche de la justice pour tous.

Soulignons peut-être simplement que le pape François s’intéresse principalement ici à la paix sociale à l’intérieur d’un même pays. Et la distinction déjà plusieurs fois avancée entre ce qui relève de la dimension sociale, et même pourrait-on dire sociétale, et ce qui relève de la dimension interpersonnelle plus proche, ainsi que la nécessité de combiner les deux dimensions pour arriver à une vraie fraternité, nous sont délivrées ici sous la forme des deux concepts évocateurs que sont « l’architecture de la paix », pour ce qui concernent les structures, et « l’artisanat de la paix » pour ce qui concerne l’engagement de chacun dans son environnement quotidien :  « Il y a une “architecture” de la paix où interviennent les diverses institutions de la société, chacune selon sa compétence, mais il y a aussi un “artisanat” de la paix qui nous concerne tous. » (231).

Ces quelques pages se sont ouvertes par une référence à la vérité, non pas cette fois comme ce que nous avons à chercher et construire ensemble, mais comme prise en compte, sans travestissement ni mensonge, du passé, de l’histoire réelle et de ce qu’elle a pu comporter de violences infligées aux uns ou aux autres. C’est pourquoi le pape François va consacrer dans la suite de ce chapitre de nombreuses pages à la question du pardon.

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