Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé (suite)

Des droits humains pas assez universels

  1. On s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Le respect de ces droits « est (…) une condition préalable au développement même du pays, qu’il soit social ou économique. Quand la dignité de l’homme est respectée et que ses droits sont reconnus et garantis, fleurissent aussi la créativité et l’esprit d’initiative, et la personnalité humaine peut déployer ses multiples initiatives en faveur du bien commun » (18). Mais « en observant avec attention nos sociétés contemporaines, on constate de nombreuses contradictions qui conduisent à se demander si l’égale dignité de tous les êtres humains, solennellement proclamée il y a soixante-dix ans, est véritablement reconnue, respectée, protégée et promue en toute circonstance. De nombreuses formes d’injustice persistent aujourd’hui dans le monde, alimentées par des visions anthropologiques réductrices et par un modèle économique fondé sur le profit, qui n’hésite pas à exploiter, à exclure et même à tuer l’homme. Alors qu’une partie de l’humanité vit dans l’opulence, une autre partie voit sa dignité méconnue, méprisée ou piétinée et ses droits fondamentaux ignorés ou violés » (19). Qu’est-ce que cela signifie quant à l’égalité des droits fondée sur la même dignité humaine ?
  2. De même, l’organisation des sociétés dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que les femmes ont exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un autre message. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits » (20).
  3. Reconnaissons aussi que « bien que la communauté internationale ait adopté de nombreux accords en vue de mettre un terme à l’esclavage sous toutes ses formes, et mis en marche diverses stratégies pour combattre ce phénomène, aujourd’hui encore des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage. (…) Aujourd’hui comme hier, à la racine de l’esclavage, il y a une conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet. (…) La personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, par la force, par la tromperie ou encore par la contrainte physique ou psychologique, est privée de sa liberté, commercialisée, réduite à être la propriété de quelqu’un, elle est traitée comme un moyen et non comme une fin ». Les réseaux criminels « utilisent habilement les technologies informatiques modernes pour appâter des jeunes, et des très jeunes, partout dans le monde » (21). L’aberration n’a pas de limites quand des femmes sont malmenées, puis forcées à avorter ; l’abomination va jusqu’à la séquestration en vue du trafic d’organes. Cela fait de la traite des personnes et des autres formes actuelles d’esclavage un problème mondial qui doit être pris au sérieux par l’humanité dans son ensemble, car « comme les organisations criminelles utilisent des réseaux globaux pour atteindre leurs objectifs, de même l’engagement pour vaincre ce phénomène requiert un effort commun et tout autant global de la part des divers acteurs qui composent la société » (22).

Conflit et peur

  1. Les guerres, les violences, les persécutions pour des raisons raciales ou religieuses, et tant d’atteintes à la dignité humaine sont vues de différentes manières 8 / 91 selon qu’elles conviennent ou non à certains intérêts, fondamentalement économiques. Ce qui est vrai quand cela convient à une personne puissante cesse de l’être quand cela ne lui profite pas. Ces situations de violence se multiplient « douloureusement en de nombreuses régions du monde, au point de prendre les traits de ce qu’on pourrait appeler une “troisième guerre mondiale par morceaux” » (23).
  2. Cela n’est pas surprenant si nous considérons l’absence d’horizons à même de nous unir, car ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est « le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine » ; c’est pourquoi « toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi » (24). Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de « garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance » (25).
  3. Paradoxalement, certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique ; au contraire, elles ont su se cacher et se renforcer derrière les nouvelles technologies. Aujourd’hui encore, derrière la muraille de la ville antique se trouve l’abîme, le territoire de l’inconnu, le désert. Ce qui en résulte n’inspire pas confiance, car c’est une chose inconnue qui n’est pas familière, qui n’a pas droit de cité. C’est le territoire du “barbare” dont il faut se défendre à tout prix. Par conséquent, de nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe “mon” monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement “eux”. Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité » (26).
  4. La solitude, les peurs et l’insécurité de tant de personnes qui se sentent abandonnées par le système, créent un terrain fertile pour les groupes mafieux. Ils s’affirment, en effet, en se présentant comme les “protecteurs” des oubliés, souvent grâce à diverses aides, alors qu’ils poursuivent leurs intérêts criminels. Il existe une pédagogie typiquement mafieuse qui, avec une fausse mystique communautaire, crée des liens de dépendance et de subordination dont il est très difficile de se libérer.

Notes
(18) Discours aux Autorités, Tirana – Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 3.
(19) Message aux participants à la Conférence Internationale “Les droits humains dans le monde contemporain : conquêtes, omissions, négations” (10 décembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 6.
(20) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 212 : AAS 105 (2013), p. 1108.
(21) Message pour la 48e Journée Mondiale de la Paix 1 erjanvier2015 (8 décembre 2014), nn. 3-4 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 9.
(22) Ibid., n. 5 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 75 / 91 10.
(23) Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1 erjanvier2016 (8 décembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 7.
(24) Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1 erjanvier2020 (8 décembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
(25) Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki – Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.
(26) Discours aux enseignants et étudiants du Collège Saint Charles de Milan (6 avril 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 avril 2019), p. 9.

Commentaires

Les droits humains ne sont pas assez universels, nous dit le pape François, parce qu’ils ne sont pas reconnus de la même façon et également pour tous. Ainsi les femmes ne sont-elles pas considérées autant que les hommes, et aussi beaucoup de populations sont de fait réduites à vivre de nouvelles formes d’esclavage. Ces injustices se multiplient dans un climat de peur, de menace, d’insécurité qui invite à se renfermer dans la crainte, séparés les uns des autres par frontières et murs. Sans doute le pape a-t-il à l’esprit des murs très concrets érigés aujourd’hui encore sur des frontières, ou pour créer de nouvelles frontières sensées protéger de l’étranger.

Soulignons une phrase de ces paragraphes : « Les guerres, les violences, les persécutions pour des raisons raciales ou religieuses, et tant d’atteintes à la dignité humaine sont vues de différentes manières selon qu’elles conviennent ou non à certains intérêts, fondamentalement économiques » (25). Le pape François est connu pour insister sur le fait que, dans notre vie et dans notre monde, tout est lié, tout fait système. Et il ajoute bien souvent que ce qui dirige ce système, ce qui l’anime et le fait évoluer, et fréquemment dans un sens négatif, ce sont les intérêts économiques. Le monde dirigé et organisé par les intérêts économiques : c’est l’une des convictions essentielles de la pensée marxiste. Le pape François, comme le lui ont reproché beaucoup de conservateurs, et pas seulement aux Etats-Unis, serait-il communiste ?

La pensée marxiste, inspirée par une vision matérialiste du monde, ne critique pas le fait que la société soit dominée par les intérêts économiques : elle y voit comme une loi inéluctable, mais dont elle veut inverser le rapport de force entre ceux qui aujourd’hui en profitent et ceux qui en pâtissent. Le pape François constate en effet qu’aujourd’hui les intérêts économiques, particulièrement ceux des plus puissants, dominent le monde. Mais il le déplore. Il ne s’agit pas pour lui de promouvoir un autre type d’économie tout aussi hégémonique, mais de rendre à la dignité de tout être humain, à la fraternité, au respect de toute la création leur primat sur les considérations et les intérêts purement économiques. Il s’inscrit en cela exactement dans la suite de ses prédécesseurs, même s’il s’exprime parfois de manière plus incisive et directe.

Ce débat peut paraître un peu abstrait. Il n’en est rien. Par exemple, il semble que la crise sanitaire actuelle, avec la crainte d’un effondrement des services hospitaliers devant l’afflux de malades, ait obligé les dirigeants politiques à faire passer au second plan les impératifs économiques. Il n’en est pas de même dans la crise écologique et climatique, sans doute plus grave à moyen et long termes.