Fratelli Tutti

Sixième chapitre : Dialogue et amitié sociale (suite) (215-224)

Une culture nouvelle

  1. « La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie » (204). À plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent. C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie » (205). Le polyèdre représente une société où les différences coexistent en se complétant, en s’enrichissant et en s’éclairant réciproquement, même si cela implique des discussions et de la méfiance. En effet, on peut apprendre quelque chose de chacun, personne n’est inutile, personne n’est superflu. Cela implique que les périphéries soient intégrées. Celui qui s’y trouve a un autre point de vue, il voit des aspects de la réalité qui ne sont pas reconnus des centres du pouvoir où se prennent les décisions les plus déterminantes.

La rencontre devenue culture

  1. Le terme “culture” désigne quelque chose qui s’est enraciné dans le peuple, dans ses convictions les plus profondes et dans son mode de vie. Si nous parlons d’une “culture” dans le peuple, c’est plus qu’une idée ou une abstraction. Celle-ci inclut les envies, l’enthousiasme et, finalement, une façon de vivre qui caractérise tel groupe humain. Par conséquent, parler de “culture de la rencontre” signifie que, en tant que peuple, chercher à nous rencontrer, rechercher des points de contact, construire des ponts, envisager quelque chose qui inclut tout le monde, nous passionne. Cela devient un désir et un mode de vie. Le sujet de cette culture, c’est le peuple et non un secteur de la société qui cherche à tranquilliser les autres par des moyens professionnels et médiatiques.
  2. La paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale. Il serait plus facile de limiter les libertés et les différences par un peu d’astuce et de moyens. Mais cette paix serait superficielle et fragile ; elle ne serait pas le fruit d’une culture de la rencontre qui la soutienne. Intégrer les différences est beaucoup plus difficile et plus lent, mais c’est la garantie d’une paix réelle et solide. Cela ne s’obtient pas en mettant ensemble uniquement les purs, car « même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu » (206). Cela ne consiste pas non plus en une paix issue de l’étouffement des revendications sociales ou de la prohibition de toute protestation, puisque ce n’est pas « un consensus de bureau ou une paix éphémère pour une minorité heureuse » (207). Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue ! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre !

Le bonheur de reconnaître l’autre

  1. Cela implique l’effort de reconnaître à l’autre le droit d’être lui-même et d’être différent. À partir de cette reconnaissance faite culture, l’élaboration d’un pacte social devient possible. Sans cette reconnaissance apparaissent des manières subtiles d’œuvrer pour que l’autre perde toute signification, qu’il devienne négligeable, qu’on ne lui reconnaisse aucune valeur dans la société. Derrière le rejet de certaines formes visibles de violence, se cache souvent une autre violence plus sournoise : celle de ceux qui méprisent toute personne différente, surtout quand ses revendications portent préjudice d’une manière ou d’une autre à leurs intérêts.
  2. Quand un secteur de la société prétend profiter de tout ce qu’offre le monde, comme si les pauvres n’existaient pas, cela entraîne des conséquences à un moment ou à un autre. Ignorer l’existence et les droits des autres provoque, tôt ou tard, une certaine forme de violence, très souvent inattendue. Les rêves de liberté, d’égalité et de fraternité peuvent rester de pures formalités s’ils ne sont pas effectivement pour tous. Il ne s’agit donc pas seulement de rechercher la rencontre entre ceux qui détiennent diverses formes de pouvoir économique, politique ou universitaire. Une rencontre sociale réelle met véritablement en dialogue les grandes formes culturelles qui représentent la majeure partie de la population. Bien souvent, les bonnes intentions ne sont pas souscrites par les secteurs les plus pauvres, parce qu’elles se présentent sous un habillement culturel qui n’est pas le leur et avec lequel ils ne peuvent pas s’identifier. Par conséquent, un pacte social réaliste et inclusif doit être aussi un “pacte culturel” qui respecte et prenne en compte les diverses visions de l’univers, les diverses cultures et les divers modes de vie coexistant dans la société.
  3. Par exemple, les peuples autochtones ne sont pas opposés au progrès, même s’ils ont une conception différente du progrès, souvent plus humaniste que celle de la culture moderne du monde développé. Ce n’est pas une culture orientée vers le bénéfice de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui ont besoin de créer une sorte de paradis éternel sur terre. L’intolérance et le mépris envers les cultures populaires indigènes est une véritable forme de violence propre aux élites dénuées de bonté qui vivent en jugeant les autres. Mais aucun changement authentique, profond et durable n’est possible s’il ne se réalise à partir des diverses cultures, principalement celle des pauvres. Un pacte culturel suppose qu’on renonce à comprendre l’identité d’un endroit de manière monolithique et exige qu’on respecte la diversité en ouvrant à celle-ci des voies de promotion et d’intégration sociales.
  4. Ce pacte implique aussi qu’on accepte la possibilité de céder quelque chose pour le bien commun. Personne ne pourra détenir toute la vérité ni satisfaire la totalité de ses désirs, parce que cette prétention conduirait à vouloir détruire l’autre en niant ses droits. La recherche d’une fausse tolérance doit céder le pas au réalisme dialoguant de la part de ceux qui croient devoir être fidèles à leurs principes mais qui reconnaissent que l’autre aussi a le droit d’essayer d’être fidèle aux siens. Voilà la vraie reconnaissance de l’autre que seul l’amour rend possible et qui signifie se mettre à la place de l’autre pour découvrir ce qu’il y a d’authentique, ou au moins de compréhensible, dans ses motivations et intérêts !

Retrouver la bienveillance

  1. L’individualisme consumériste provoque beaucoup de violations. Les autres sont considérés comme de vrais obstacles à une douce tranquillité égoïste. On finit alors par les traiter comme des entraves et l’agressivité grandit. Cela s’accentue et atteint le paroxysme lors des crises, des catastrophes, dans les moments difficiles où l’esprit du “sauve qui peut” apparaît en pleine lumière. Il est cependant possible de choisir de cultiver la bienveillance. Certaines personnes le font et deviennent des étoiles dans l’obscurité.
  2. Saint Paul désignait un fruit de l’Esprit Saint par le terme grec jrestótes (Ga 5, 22) exprimant un état d’âme qui n’est pas âpre, rude, dur, mais bienveillant, suave, qui soutient et réconforte. La personne dotée de cette qualité aide les autres pour que leurs vies soient plus supportables, surtout quand elles ploient sous le poids des problèmes, des urgences et des angoisses. C’est une manière de traiter les autres qui se manifeste sous diverses formes telles que : la bienveillance dans le comportement, l’attention pour ne pas blesser par des paroles ou des gestes, l’effort d’alléger le poids aux autres. Cela implique qu’on dise « des mots d’encouragements qui réconfortent, qui fortifient, qui consolent qui stimulent », au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent » (208).
  3. La bienveillance est une libération de la cruauté qui caractérise parfois les relations humaines, de l’anxiété qui nous empêche de penser aux autres, de l’empressement distrait qui ignore que les autres aussi ont le droit d’être heureux. Aujourd’hui, on n’a ni l’habitude ni assez de temps et d’énergies pour s’arrêter afin de bien traiter les autres, de dire “s’il te plaît”, “pardon”, “merci”. Mais de temps en temps le miracle d’une personne aimable apparaît, qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence. Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits. Cultiver la bienveillance n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise. Puisqu’elle suppose valorisation et respect, elle transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société. Elle facilite la recherche du consensus et ouvre des chemins là où l’exaspération détruit tout pont.

Notes
(204) Vinicius De Moraes, Samba de la bendición (Samba da Bênção), dans le disque Um encontro no Au bon Gourmet, Rio de Janeiro (2 août 1962).
(205) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 237 : AAS 105 (2013), p. 1116.
(206) Ibid., n. 236 : AAS 105 (2013), p. 1115.
(207) Ibid., n. 218 : AAS 105 (2013), p. 1110.
(208) Exhort. ap. post-syn. Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 100 : AAS 108 (2016), p. 351.

Commentaires

La fin de ce sixième chapitre reprend des thèmes déjà développés dans l’encyclique. Il s’agit de promouvoir une rencontre des cultures, et donc une commune culture de la rencontre.

Sans reprendre l’ensemble des arguments déjà exposés, c’est le lieu peut-être d’évoquer cette image originale, ou plutôt cette figure utilisée souvent par le pape François, celle du polyèdre. Elle était déjà présente aux numéros 144, 145 et 190 du texte, et elle réapparaît ici au n°215. La première fois (ou l’une des premières?) que le pape a employé cette figure, c’était dans son exhortation apostolique « programmatique » La Joie de l’Évangile, où il opposait le polyèdre à la sphère, pour illustrer le fait que si « le tout est supérieur à la partie », ce n’est pas en gommant les différences, mais en intégrant les particularités de chaque partie, en respectant la forme particulière de chaque partie composant le tout du polyèdre. Ainsi, cette figure présente au mieux la vision du monde exposée par François : c’est la rencontre de toutes les réalités particulières qui, dans un dialogue respectueux de chacune, peut construire la communion universelle (cf. ci-dessous le texte du n°236 de La Joie de l’Évangile).

Cela ne veut pas dire qu’à nos yeux toutes ces réalités particulières, toutes respectables, se vaudraient toutes, car nous tomberions dans le relativisme. Reconnaître une part de vérité dans l’autre ne signifie pas renoncer à ses propres convictions et valeurs. Une lecture attentive du n°221 est indispensable, et en particulier de cette phrase : « La recherche d’une fausse tolérance doit céder le pas au réalisme dialoguant de la part de ceux qui croient devoir être fidèles à leurs principes mais qui reconnaissent que l’autre aussi a le droit d’essayer d’être fidèle aux siens. » La tolérance et le relativisme sont complices : je te laisse penser ce que tu veux, et tu me laisses penser ce que je veux, puisqu’au fond tout se vaut, tout est indifférent. Le relativisme et la tolérance peuvent apparaître souvent comme  la mise en mots et la mise en œuvre de l’indifférence. Tout autre est le vrai dialogue, ou chacun reconnaît et accueille l’autre dans le respect de sa différence.

Le pape François termine ce chapitre par quelques paragraphes sur la bienveillance. Nous sommes plutôt habitués à considérer la bienveillance comme une attitude personnelle, une manière d’être, un a priori positif dans les relations interpersonnelles. C’est bien ainsi qu’en parle également le pape. Mais il termine en ajoutant que la bienveillance peut aussi devenir « culture dans une société » (224). Et nous voici ramenés à un message constamment repris, sous différentes formes, tout au long de cette encyclique : les vertus personnelles, exercées dans la proximité des relations de chacun, peuvent aussi devenir les vertus de la société humaine toute entière, dans l’ensemble des réseaux complexes qui la constituent.

Extrait de La Joie de l’Evangile

236. Le modèle n’est pas la sphère, qui n’est pas supérieure aux parties, où chaque point est équidistant du centre et où il n’y a pas de différence entre un point et un autre. Le modèle est le polyèdre, qui reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité. Tant l’action pastorale que l’action politique cherchent à recueillir dans ce polyèdre le meilleur de chacun. Y entrent les pauvres avec leur culture, leurs projets, et leurs propres potentialités. Même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu. C’est la conjonction des peuples qui, dans l’ordre universel, conservent leur propre particularité ; c’est la totalité des personnes, dans une société qui cherche un bien commun, qui les incorpore toutes en vérité.

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