Fratelli Tutti

Sixième chapitre : Dialogue et amitié sociale (suite) (206-214)

Le fondement des consensus

  1. Le relativisme n’est pas une solution. Sous le couvert d’une prétendue tolérance, il finit par permettre que les valeurs morales soient interprétées par les puissants selon les convenances du moment. En définitive, « s’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates (…), nous ne pouvons pas penser que les projets politiques et la force de la loi seront suffisants (…). Lorsque la culture se corrompt et qu’on ne reconnaît plus aucune vérité objective ni de principes universellement valables, les lois sont comprises uniquement comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner » (201).
  2. Est-il possible de prêter attention à la vérité, de rechercher la vérité qui correspond à notre réalité la plus profonde ? Qu’est-ce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? Pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales.
  3. Il faut s’exercer à démasquer les divers genres de manipulation, de déformation et de dissimulation de la vérité, dans les domaines publics et privés. Ce que nous appelons “vérité”, ce n’est pas seulement la diffusion de faits par la presse. C’est avant tout la recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois. Cela suppose qu’on admette que l’intelligence humaine puisse aller au-delà des convenances du moment et saisir certaines vérités qui ne changent pas, qui étaient vraies avant nous et le seront toujours. En explorant la nature humaine, la raison découvre des valeurs qui sont universelles parce qu’elles en dérivent.
  4. Autrement, ne pourrait-il pas arriver que les droits humains élémentaires, considérés aujourd’hui comme inaliénables, soient niés par les puissants du moment avec le “consentement” d’une population endormie et intimidée ? Un simple consensus entre les différents peuples, qui peuvent aussi être manipulés, ne serait pas non plus suffisant. Les preuves abondent sur tout le bien que nous sommes en mesure d’accomplir, mais en même temps, nous devons reconnaître la capacité de destruction qui nous habite. L’individualisme indifférent et impitoyable dans lequel nous sommes tombés n’est-il pas aussi le résultat de la paresse à rechercher les valeurs les plus élevées qui sont au-dessus des besoins de circonstance ? S’ajoute au relativisme le risque que le puissant ou le plus rusé finisse par imposer une prétendue vérité. Par contre, « par rapport aux normes morales qui interdisent le mal intrinsèque, il n’y a de privilège ni d’exception pour personne. Que l’on soit le maître du monde ou le dernier des misérables sur la face de la terre, cela ne fait aucune différence : devant les exigences morales, nous sommes tous absolument égaux » (202).
  5. Ce qui nous arrive aujourd’hui et qui nous entraîne dans une logique perverse et vide, c’est qu’il se produit une assimilation de l’éthique et de la politique à la physique. Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes. Nous entrons là dans une dégradation : avancer “en nivelant par le bas” au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force.

Le consensus et la vérité

  1. Dans une société pluraliste, le dialogue est le chemin le plus adéquat pour parvenir à reconnaître ce qui doit toujours être affirmé et respecté, au-delà du consensus de circonstance. Nous parlons d’un dialogue qui a besoin d’être enrichi et éclairé par des justifications, des arguments rationnels, des perspectives différentes, par des apports provenant de divers savoirs et points de vue, un dialogue qui n’exclut pas la conviction qu’il est possible de parvenir à certaines vérités élémentaires qui doivent ou devraient être toujours soutenues. Accepter qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître, donne solidité et stabilité à une éthique sociale. Même lorsque nous les avons reconnues et acceptées grâce au dialogue et au consensus, nous voyons que ces valeurs fondamentales sont au-dessus de tout consensus ; nous les reconnaissons comme des valeurs qui transcendent nos contextes et qui ne sont jamais négociables. Notre compréhension de leur signification et de leur portée pourra croître – et en ce sens le consensus est une chose dynamique – mais, en elles-mêmes, elles sont considérées comme stables en raison de leur sens intrinsèque.
  2. Si quelque chose est toujours souhaitable pour le bon fonctionnement de la société, n’est-ce pas parce que derrière se trouve une vérité permanente que l’intelligence peut saisir ? Dans la réalité même de l’être humain et de la société, dans leur nature intime, réside une série de structures fondamentales qui soutiennent leur développement et leur survie. Il en découle certaines exigences qui peuvent être découvertes grâce au dialogue, bien qu’elles ne soient pas strictement le fruit d’un consensus. Le fait que certaines normes soient indispensables à la vie sociale elle-même est un indice extérieur qu’elles sont une chose bonne en soi. Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective. Ces trois choses peuvent s’unir harmonieusement lorsque, à travers le dialogue, les personnes osent aller jusqu’au fond d’une question.
  3. S’il faut respecter en toute situation la dignité d’autrui, ce n’est pas parce que nous inventons ou supposons la dignité des autres, mais parce qu’il y a effectivement en eux une valeur qui dépasse les choses matérielles et les circonstances, et qui exige qu’on les traite autrement. Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une vérité qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel. C’est pourquoi l’être humain a la même dignité inviolable en toute époque de l’histoire et personne ne peut se sentir autorisé par les circonstances à nier cette conviction ou à ne pas agir en conséquence. L’intelligence peut donc scruter la réalité des choses, à travers la réflexion, l’expérience et le dialogue, pour reconnaître, dans cette réalité qui la transcende, le fondement de certaines exigences morales universelles.
  4. Ce fondement pourra paraître suffisant aux agnostiques pour conférer aux principes éthiques fondamentaux et non négociables une validité universelle ferme et stable en mesure d’empêcher de nouvelles catastrophes. Pour les croyants, cette nature humaine, source de principes éthiques, a été créée par Dieu qui, en définitive, donne un fondement solide à ces principes (203). Cela ne conduit pas au fixisme éthique ni n’implique l’imposition d’un quelconque système moral, vu que les principes moraux élémentaires et universellement valides peuvent générer diverses normes pratiques. Mais cela laisse toujours de la place au dialogue.

Notes
(200) Conférence des Évêques Catholiques d’Australie, Département de la Justice Sociale, Making it real : genuine human encounter in our digital world (novembre 2019), p. 5.
(201) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 123 : AAS 107 (2015), p. 896.
(202) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Veritatis splendor (6 août 1993), n. 96 : AAS 85 (1993), p. 1209.
(203) Nous, chrétiens, nous croyons en outre que Dieu nous accorde sa grâce afin que nous puissions agir comme des frères.

Commentaires

« Qu’est-ce que la vérité ? » C’est la réplique de Pilate à Jésus lors de son procès, et il la prononce sans doute avec ironie et un peu de mépris à l’égard de son prisonnier.

Mais la question demeure, sérieuse et essentielle. Le pape François tente ici de nous accompagner dans la réflexion. Notons d’abord avec lui, c’est évident mais l’actualité du monde oblige hélas à le rappeler, que la vérité n’est pas affaire d’opinion ou de convenance, que celles-ci soient personnelles ou le fait d’un grand nombre, sous l’influence parfois de subtiles manipulations.

Il y a une dimension objective de la vérité, mais il faut savoir où se situe exactement cette objectivité – par exemple pour éviter que tel discours influant ne cherche à imposer à tous la vérité qui l’arrange…

Deux phrases de ces paragraphes peuvent retenir notre attention.

« Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales. » (207) La distinction suggérée entre la vérité et les vérités est essentielle. Et d’une manière qui peut surprendre, il apparaît que la vérité n’est pas donnée d’abord, mais est l’objet d’une quête (qui n’est pas seulement personnelle puisqu’elle est l’une des tâches nobles de la société), tandis que les vérités fondamentales ne sont pas l’objet d’une quête, mais d’un attachement : on ne les choisit ni ne les trouve, on les reconnaît et les respecte.

Il n’y a donc pas de contradiction à dire, d’une part, que la vérité n’est pas un donné extérieur auquel il suffirait d’adhérer et de se soumettre, mais qu’elle est toujours encore à rechercher, personnellement et ensemble, et que, d’autre part, il existe des vérités intangibles et impératives. Ce sont ces vérités, liées aux lois de la vie humaine en société, qui ont un caractère objectif, parce que sans elles la vie même ne serait pas possible.

La conviction forte défendue par François est que l’on doit ranger au nombre de ces vérités fondamentales et intangibles le caractère sacré et inviolable de tout être humain. Autrement dit, toute personne qui cherche avec honnêteté et droiture à découvrir les lois nécessaires à la vie humaine reconnaîtra immanquablement que le respect de la vie et de la dignité humaine en font partie.

Le pape retrouve ici – sans le dire – un principe important de la morale chrétienne : la loi naturelle, qui dit qu’en tout être humain, qu’il connaisse ou non la Révélation, qu’il soit ou non croyant, le créateur a déposé la connaissance du bien et du mal et la capacité de les reconnaître.

Dès lors l’on comprend bien la vision finalement optimiste du discours : pour peu que l’on échappe aux manipulations, aux consensus trop rapides, aux choix dictés par des intérêts égoïstes et immédiats, un réel dialogue, patient et approfondi, permettra d’arriver à un consensus général sur « les vérités élémentaires » (211) qui doivent régir la vie humaine et sociale.

Le paragraphe 212 se termine par le second passage qui retient notre attention parce qu’il couronne toute l’argumentation : « Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective. Ces trois choses peuvent s’unir harmonieusement lorsque, à travers le dialogue, les personnes osent aller jusqu’au fond d’une question. » (212)  Dans un vrai dialogue, tous reconnaîtront ensemble les vérités fondamentales qui régissent la vie humaine.

On comprend dès lors pourquoi ce rappel du caractère objectif de la vérité – ou de certaines vérités – se trouve au coeur d’un chapitre consacré à la nécessité vitale du dialogue.

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