Fratelli Tutti

Sixième chapitre : Dialogue et amitié sociale (198-205)

  1. Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe “dialoguer”. Pour nous rencontrer et nous entraider, nous avons besoin de dialoguer. Il est inutile de dire à quoi sert le dialogue. Il suffit d’imaginer ce que serait le monde sans ce dialogue patient de tant de personnes généreuses qui ont maintenu unies familles et communautés. Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une comme les désaccords et les conflits, mais il aide discrètement le monde à mieux vivre, beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer.

Le dialogue social pour une nouvelle culture

  1. Certains essaient de fuir la réalité en se réfugiant dans leurs mondes à part, d’autres l’affrontent en se servant de la violence destructrice. Cependant, « entre l’indifférence égoïste et la protestation violente il y a une option toujours possible : le dialogue. Le dialogue entre les générations, le dialogue dans le peuple, car tous nous sommes peuple, la capacité de donner et de recevoir, en demeurant ouverts à la vérité. Un pays grandit quand dialoguent de façon constructive ses diverses richesses culturelles : la culture populaire, la culture universitaire, la culture des jeunes, la culture artistique et technologique, la culture économique et la culture de la famille, et la culture des médias » (196).
  2. On confond en général le dialogue avec quelque chose de très différent : un échange fébrile d’opinions sur les réseaux sociaux, très souvent orienté par des informations provenant de médias pas toujours fiables. Ce ne sont que des monologues parallèles qui s’imposent peut-être à l’attention des autres plutôt en raison de leurs tons élevés et agressifs. Mais les monologues n’engagent personne, au point que leurs contenus sont souvent opportunistes et contradictoires.
  3. Souvent, la diffusion retentissante de faits et de plaintes dans les médias tend en réalité à entraver les possibilités de dialogue, parce qu’elle permet à chacun de garder, intangibles et sans nuances, ses idées, ses intérêts et ses opinions, avec, pour excuse, les erreurs des autres. L’habitude de disqualifier instantanément l’adversaire en lui appliquant des termes humiliants prévaut, en lieu et place d’un dialogue ouvert et respectueux visant une synthèse supérieure. Le pire, c’est que ce langage, habituel dans le contexte médiatique d’une campagne politique, s’est généralisé de telle sorte que tout le monde l’utilise quotidiennement. Le débat est souvent manipulé par certains intérêts qui ont un pouvoir plus grand et qui cherchent malhonnêtement à faire pencher l’opinion publique en leur faveur. Je ne pense pas seulement à un gouvernement en fonction, car ce pouvoir manipulateur peut être économique, politique, médiatique, religieux ou de tout autre genre. Parfois, on justifie cette pratique, ou on l’excuse, quand sa dynamique répond à des intérêts économiques ou idéologiques, mais, tôt ou tard, cela se retourne contre ces mêmes intérêts.
  4. Le manque de dialogue implique que personne, dans les différents secteurs, ne se soucie de promouvoir le bien commun ; mais chacun veut obtenir des avantages que donne le pouvoir, ou, dans le meilleur des cas, imposer une façon de penser. Les dialogues deviennent ainsi de simples négociations pour que chacun puisse conquérir la totalité du pouvoir et le plus de profit possible, en dehors d’une quête commune générant le bien commun. Les héros de l’avenir seront ceux qui sauront rompre cette logique malsaine et décideront de défendre avec respect un langage chargé de vérité, au-delà des avantages personnels. Plaise à Dieu que ces héros soient en gestation dans le silence au cœur de nos sociétés !

Construire en commun

  1. Le dialogue social authentique suppose la capacité de respecter le point de vue de l’autre en acceptant la possibilité qu’il contienne quelque conviction ou intérêt légitime. De par son identité, l’autre a quelque chose à apporter. Et il est souhaitable qu’il approfondisse ou expose son point de vue pour que le débat public soit encore plus complet. Certes, lorsqu’une personne ou un groupe est cohérent avec ce qu’il pense, adhère fermement à des valeurs ainsi qu’à des convictions et développe une pensée, ceci profitera d’une manière ou d’une autre à la société. Mais cela ne s’accomplit que dans la mesure où le processus en question se réalise dans le dialogue et dans un esprit d’ouverture aux autres. En effet, « dans un esprit vrai de dialogue, la capacité de comprendre le sens de ce que l’autre dit et fait se nourrit, bien qu’on ne puisse pas l’assumer comme sa propre conviction. Il devient ainsi possible d’être sincère, de ne pas dissimuler ce que nous croyons, sans cesser de dialoguer, de chercher des points de contact, et surtout de travailler et de lutter ensemble » (197). La discussion publique, si elle accorde véritablement de l’espace à chacun et ne manipule ni ne cache l’information, est un tremplin permanent qui permet de mieux atteindre la vérité, ou du moins, de mieux l’exprimer. Elle empêche les divers groupes de s’accrocher avec assurance et autosuffisance à leur conception de la réalité et à leurs intérêts limités. Soyons persuadés que « les différences sont créatrices, elles créent des tensions et dans la résolution d’une tension se trouve le progrès de l’humanité » (198) !
  2. La conviction existe aujourd’hui que, outre les développements scientifiques spécialisés, la communication entre disciplines s’impose étant donné que la réalité est une, même si elle peut être abordée selon des approches différentes et avec diverses méthodologies. On ne doit pas éluder le risque qu’une avancée scientifique soit considérée comme l’unique approche possible pour saisir tous les aspects de la vie, de la société et du monde. En revanche, un chercheur, qui avance avec efficacité dans ses analyses et qui est également disposé à reconnaître d’autres dimensions de la réalité qu’il étudie, parvient à connaître la réalité de manière plus intégrale et plus complète grâce au travail d’autres sciences et savoirs.
  3. En ce monde globalisé « les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres ; à nous faire percevoir un sens renouvelé de l’unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l’engagement sérieux pour une vie plus digne [pour tous…] Les médias peuvent nous aider dans ce domaine, surtout aujourd’hui, alors que les réseaux de communication humaine ont atteint une évolution extraordinaire. En particulier, Internet peut offrir plus de possibilités de rencontre et de solidarité entre tous, et c’est une bonne chose, c’est un don de Dieu » (199). Mais il est nécessaire de s’assurer constamment que les formes de communication actuelles nous orientent effectivement vers une rencontre généreuse, vers la recherche sincère de la vérité intégrale, le service des pauvres, la proximité avec eux, vers la tâche de construction du bien commun. En même temps, comme l’ont enseigné les évêques d’Australie, « nous ne pouvons pas accepter un monde numérique conçu pour exploiter notre faiblesse et faire émerger ce qu’il y a de pire chez les personnes » (200).

Notes
(196) Discours lors de la rencontre avec la classe dirigeante, Théâtre municipal de Rio de Janeiro, Brésil (27 juillet 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er août 2013), p. 14.
(197) Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 108.
(198) Du film Le Pape François. Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).
(199) Message pour la 48e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 janvier 2014), p. 4.

Commentaires

Ces pages reprennent des thèmes déjà largement abordés par le pape : la dimension essentiellement relationnelle de la vie humaine, l’importance du respect et de l’écoute de l’autre… Toutes choses qui se concrétisent dans une pratique saine du dialogue. Et François consacre ces quelques paragraphes à définir ce que peut être un vrai dialogue, et les embûches ou les déformations qu’il lui faut éviter.

Je relève simplement un point qui me paraît essentiel : le dialogue doit aussi s’instaurer entre « disciplines », de sorte qu’aucune analyse, fût-elle scientifique ou technique, ne s’impose aux autres et ne discrédite à priori toute autre approche d’une même réalité. (204)

Pour le reste, plutôt que de reprendre des commentaires déjà faits, je propose aujourd’hui d’illustrer, et peut-être un peu d’élargir l’analyse du texte par une expérience récente.

J’ai participé avant-hier à une rencontre en visioconférence de plus de quatre heures réunissant les membres d’un Conseil de l’évêque. Habituellement, après l’exposé d’un dossier, les membres de ce petit conseil dialoguent pour partager leurs avis, et le plus souvent parvenir à une conclusion synthétique et un avis commun – bien utile pour celui qui convoque ce Conseil ! Cette fois-ci, à distance, les avis ont pu être exprimés les uns après les autres, il a été possible de manifester son accord avec telle ou telle intervention précédente, pour aucun des dossiers n’a paru se dégager le consensus habituellement obtenu. Parce que manque une réactivité autant physique (un hochement de tête, une grimace…) qu’orale (y compris une parole coupée, ou un peu d’emportement) qui font progresser et manifeste la recherche d’une communion.

Hier se sont rassemblés dans une même (grande) salle de la paroisse quelques personnes qui devaient donner leur avis sur la mise en œuvre des mesures « inapplicables » proposées pour la reprise des offices religieux. Les avis d’abord étaient divers et même opposés, et la discussion, parfois un peu passionnée, a permis d’arriver à une décision commune. Il est évident que cette progression et cet aboutissement heureux eussent été impossible en visioconférence.

La qualité du dialogue dépend aussi des conditions matérielles et techniques de son organisation. Il me semble que François aurait pu prendre un peu plus en compte cette questions des conditions technique de la mise en œuvre du dialogue.

Ajouter que la dimension essentielle de la présence physique et presque charnelle pour la qualité d’une rencontre et d’un dialogue vaut aussi pour les célébrations, surtout lorsqu’il s’agit de l’eucharistie, rassemblement et communion du Corps du Christ, ouvrirait un autre débat qui n’est pas celui de l’encyclique…