Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique (suite) (193-197)

Plus de fécondité que de succès

  1. En même temps qu’il exerce inlassablement cette activité, tout homme politique est aussi un être humain. Il est appelé à vivre l’amour dans ses relations interpersonnelles quotidiennes. Il est une personne et il lui faut se rendre compte que « le monde moderne tend de plus en plus à rationaliser la satisfaction des besoins humains qui ont été étiquetés et répartis entre des services divers. De moins en moins on appelle un homme par son nom propre, de moins en moins il sera traité comme une personne, cet être unique au monde, qui a un cœur, ses souffrances à lui, ses problèmes, ses joies, et une famille qui n’est pas celle des autres. On connaîtra seulement ses maladies pour les soigner, ses manques d’argent pour y pourvoir, sa nécessité d’un toit pour le loger, ses besoins de détente de loisirs pour les organiser ». Mais « ce n’est pas perdre son temps que d’aimer le plus petit des hommes comme un frère, comme s’il était seul au monde » (190).
  2. En politique il est aussi possible d’aimer avec tendresse. « Qu’est-ce que la tendresse ? C’est l’amour qui se fait proche et se concrétise. C’est un mouvement qui part du cœur et arrive aux yeux, aux oreilles, aux mains. (…) La tendresse est le chemin à suivre par les femmes et les hommes les plus forts et les plus courageux » (191). Dans l’activité politique, « les plus petits, les plus faibles, les plus pauvres doivent susciter notre tendresse. Ils ont le droit de prendre possession de notre âme, de notre cœur. Oui, ils sont nos frères et nous devons les traiter comme tels » (192).
  3. Cela nous aide à reconnaître qu’il ne s’agit pas toujours d’obtenir de grands succès, qui parfois sont impossibles. Dans l’activité politique, il faut se rappeler qu’« au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment sacré et mérite notre affection et notre dévouement. C’est pourquoi, si je réussis à aider une seule personne à vivre mieux, cela justifie déjà le don de ma vie. C’est beau d’être un peuple fidèle de Dieu. Et nous atteignons la plénitude quand nous brisons les murs, pour que notre cœur se remplisse de visages et de noms ! » (193). Les grands objectifs rêvés dans les stratégies ne sont que partiellement atteints. Mais au-delà, celui qui aime et qui a cessé de comprendre la politique comme une simple recherche de pouvoir « est sûr qu’aucune de ses œuvres faites avec amour ne sera perdue, ni aucune de ses préoccupations sincères pour les autres, ni aucun de ses actes d’amour envers Dieu, ni aucune fatigue généreuse, ni aucune patience douloureuse. Tout cela envahit le monde, comme une force de vie » (194).
  4. D’autre part, il y a une grande noblesse dans le fait d’être capable d’initier des processus dont les fruits seront recueillis par d’autres, en mettant son espérance dans les forces secrètes du bien qui est semé. La bonne politique unit l’amour, l’espérance, la confiance dans les réserves de bien qui se trouvent dans le cœur du peuple, en dépit de tout. C’est pourquoi « la vie politique authentique, qui se fonde sur le droit et sur un dialogue loyal entre les personnes, se renouvelle avec la conviction que chaque femme, chaque homme et chaque génération portent en eux une promesse qui peut libérer de nouvelles énergies relationnelles, intellectuelles, culturelles et spirituelles » (195).
  5. Ainsi vue, la politique est plus noble que ce qui paraît, que le marketing, que les différentes formes de maquillage médiatique. Tout ce que ces choses arrivent à semer, c’est la division, l’inimitié et un scepticisme désolant, incapable de susciter un projet commun. En pensant à l’avenir, certains jours, les questions devraient être : “À quelle fin ? Quel est l’objectif que je vise réellement ?” En effet, dans quelques années, en réfléchissant sur le passé, la question ne sera pas : “Combien de personnes m’ont approuvé ? Combien de personnes ont voté pour moi ? Combien de personnes ont eu une image positive de moi ?”. Les questions, peut-être douloureuses, seront plutôt : “Quel amour ai-je mis dans le travail ? En quoi ai-je fait progresser le peuple ? Quelle marque ai-je laissée dans la vie de la société, quels liens réels ai-je construits, quelles forces positives ai-je libérées, quelle paix sociale ai-je semée, qu’ai-je réalisé au poste qui m’a été confié ?”

Notes
(190) René Voillaume, Frères de tous, éd. du Cerf, Paris (1968), pp. 12-13.
(191) Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4
(192) Audience générale (18 février 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (19 février 2015), p. 2.
(193) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 274 : AAS 105 (2013), p. 1130.
(194) Ibid., n. 279 : AAS 105 (2013), p. 1132.
(195) Message pour la 52e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier2019 (8 décembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 11.

Commentaires

« Tout homme politique est aussi un être humain » et « Il est une personne » (193). On ne sait trop si les personnes engagées en politique vont bien accueillir ces paroles : y avait-il besoin de ces rappels ?

Que veut dire François ? Que le risque inhérent à tout engagement politique, c’est-à-dire, rappelons-le, l’engagement nécessaire dans des actions qui ne soient pas uniquement de proximité interpersonnelle, mais au service d’un plus grand nombre, d’un peuple ou d’une société, c’est d’oublier que derrière tout dossier, tout problème dans lequel on peut investir beaucoup d’énergie et de générosité réelles, il y a les personnes, toutes uniques, et toute dignes d’une attention et d’un amour personnel.

D’où cette évocation étonnante de la tendresse, manifestation d’un engagement affectif concret et proche (194).

C’est probablement cette sensibilité fraternelle qui permettra de vivre sereinement, voire avec bonheur, une double abnégation qui doit accompagner l’engagement politique : d’une part, dans l’immédiat ou le court terme, ne pas chercher d’abord les grands et retentissants succès, mais  se réjouir d’une seule personne soutenue, et même vivre dans la confiance que, parfois contre toute apparence, rien de ce qui est fait avec amour et générosité n’est jamais perdu (195). D’autre part, accepter de s’en remettre au temps long, qui fait que l’on travaille à semer ce que d’autres récolteront, mais aussi que ces autres à leur tour seront inventifs et poursuivront différemment ce que nous avons initié (196).

On le voit, la politique selon François cultive la vertu d’humilité.

Elle en cultive d’autres aussi, ainsi que l’expose cette phrase étonnante : « La bonne politique unit l’amour, l’espérance, la confiance dans les réserves de bien qui se trouvent dans le cœur du peuple, en dépit de tout » (196). Le pape a l’audace de proposer comme vertus principales de l’engagement au service de la vie de ce monde… les trois vertus théologales de la tradition chrétienne, avec, en lieu et place de la foi en Dieu, la foi en l’homme. Mais il n’y a pas à s’en offusquer, bien au contraire : de même que la bonne vie chrétienne unit l’amour, l’espérance et la foi en Dieu, la bonne vie politique unit l’amour, l’espérance et la foi en l’homme.

Sauf évidemment que l’humanité déçoit souvent cette foi placée en elle, parce qu’elle a été et est encore blessée par le mal. On ne peut reprocher à François un manque de lucidité sur ce point, lui qui dès le premier chapitre de son encyclique a fait le descriptif détaillé et parfois déprimant des errements de notre monde, et qui ne manque jamais (ici encore à plusieurs reprises) de mettre en garde contre la violence et le péché, en particulier provoqués par toutes sortes de replis sur soi narcissiques.

Il reste qu’en reprenant les trois grandes vertus et en les proposant comme fondements de la vie politique, François nous propose une sorte de mystique profane, qu’un chrétien ne peut que reconnaître et encourager s’il est vrai que l’humanité est créée par Dieu à son image, et dès lors est digne du même amour, de la même espérance et de la même foi que Dieu lui-même.

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