Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique (suite)  (186-192)

L’activité de l’amour politique

  1. Il y a un amour dit “élicite” qui consiste dans les actes procédant directement de la vertu de charité envers les personnes et les peuples. Il y a également un amour “impéré” : ces actes de charité qui poussent à créer des institutions plus saines, des réglementations plus justes, des structures plus solidaires (181). Ainsi, « l’engagement tendant à organiser et à structurer la société de façon à ce que le prochain n’ait pas à se trouver dans la misère est un acte de charité tout aussi indispensable » (182). C’est de la charité que d’accompagner une personne qui souffre, et c’est également charité tout ce qu’on réalise, même sans être directement en contact avec cette personne, pour changer les conditions sociales qui sont à la base de sa souffrance. Si quelqu’un aide une personne âgée à traverser une rivière, et c’est de la charité exquise, le dirigeant politique lui construit un pont, et c’est aussi de la charité. Si quelqu’un aide les autres en leur donnant de la nourriture, l’homme politique crée pour lui un poste de travail et il exerce un genre très élevé de charité qui ennoblit son action politique.

La sollicitude de l’amour

  1. Cette charité, cœur de l’esprit de la politique, est toujours un amour préférentiel pour les derniers qui anime secrètement toutes les actions en leur faveur (183). Ce n’est qu’avec un regard dont l’horizon est transformé par la charité, le conduisant à percevoir la dignité de l’autre, que les pauvres sont découverts et valorisés dans leur immense dignité, respectés dans leur mode de vie et leur culture, et par conséquent vraiment intégrés dans la société. Ce regard est le cœur de l’esprit authentique de la politique. À partir de là, les voies qui s’ouvrent sont différentes de celles d’un pragmatisme sans âme. Par exemple, « on ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité » (184) ! Il faut qu’il y ait différents modes d’expression et de participation sociale. L’éducation est au service de cette voie pour que chaque être humain puisse être artisan de son destin. Le principe de subsidiarité révèle ici sa valeur, inséparable du principe de solidarité.
  2. Cela crée l’urgence de résoudre toutes les questions qui portent atteinte aux droits humains fondamentaux. Les hommes politiques sont appelés à « prendre soin de la fragilité, de la fragilité des peuples et des personnes. Prendre soin de la fragilité veut dire force et tendresse, lutte et fécondité, au milieu d’un modèle fonctionnaliste et privatisé qui conduit inexorablement à la “culture du déchet”. [… Cela] signifie prendre en charge la personne présente dans sa situation la plus marginale et angoissante et être capable de l’oindre de dignité » (185). On crée ainsi, bien entendu, une activité intense, car « tout doit (…) être fait pour sauvegarder le statut et la dignité de la personne humaine » (186). Le dirigeant politique est un homme d’action, un constructeur porteur de grands objectifs, doté d’une vision large, réaliste et pragmatique, qui va même au-delà de son propre pays. Les préoccupations majeures d’un homme politique ne devraient pas être celles causées par une chute dans les sondages, mais par le fait de ne pas résoudre effectivement « le phénomène de l’exclusion sociale et économique, avec ses tristes conséquences de traites d’êtres humains, de commerce d’organes et de tissus humains, d’exploitation sexuelle d’enfants, de travail d’esclave – y compris la prostitution –, de trafic de drogues et d’armes, de terrorisme et de crime international organisé. L’ampleur de ces situations et le nombre de vies innocentes qu’elles sacrifient sont tels que nous devons éviter toute tentation de tomber dans un nominalisme de déclarations à effet tranquillisant sur les consciences. Nous devons veiller à ce que nos institutions soient réellement efficaces dans la lutte contre tous ces fléaux » (187). On le fait en se servant intelligemment des moyens importants offerts par le progrès technologique.
  3. Nous sommes encore loin d’une mondialisation des droits humains les plus fondamentaux. C’est pourquoi la politique mondiale ne peut se passer de classer l’éradication efficace de la faim parmi ses objectifs primordiaux et impérieux. En effet, « lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme une marchandise quelconque, des millions de personnes souffrent et meurent de faim. De l’autre côté, on jette des tonnes de nourriture. Cela est un véritable scandale. La faim est un crime. L’alimentation est un droit inaliénable » (188). Souvent plongés dans des discussions sémantiques ou idéologiques, nous permettons qu’il y ait encore aujourd’hui des frères et des sœurs qui meurent de faim ou de soif, sans un toit ou sans accès aux soins de santé. Outre ces besoins élémentaires non satisfaits, la traite des personnes est une autre honte pour l’humanité, que la politique internationale ne devrait pas continuer à tolérer, au-delà des discours et des bonnes intentions. Ils constituent un minimum urgent.

Amour qui intègre et rassemble

  1. La charité politique s’exprime aussi par l’ouverture à tous les hommes. Principalement, celui qui a la charge de gouverner est appelé à des renoncements permettant la rencontre ; et il recherche la convergence, au moins sur certaines questions. Il sait écouter le point de vue de l’autre, faisant en sorte que tout le monde ait de l’espace. Par des renoncements et de la patience, un gouvernant peut aider à créer ce magnifique polyèdre où tout le monde trouve une place. En cela, les négociations de nature économique ne fonctionnent pas. C’est quelque chose de plus ; il s’agit d’un échange de dons en faveur du bien commun. Cela semble une utopie naïve, mais nous ne pouvons pas renoncer à cet objectif très noble.
  2. Alors que nous voyons toutes sortes d’intolérances fondamentalistes détériorer les relations entre les personnes, les groupes et les peuples, vivons et enseignons la valeur du respect, l’amour capable d’assumer toute différence, la priorité de la dignité de tout être humain sur ses idées, ses sentiments, ses pratiques, voire sur ses péchés, quels qu’ils soient ! Pendant que, dans la société actuelle, les fanatismes, les logiques de repli sur soi ainsi que la fragmentation sociale et culturelle prolifèrent, un bon responsable politique fait le premier pas pour que les différentes voix se fassent entendre. Certes, les différences créent des conflits, mais l’uniformité génère l’asphyxie et fait que nous nous étouffons culturellement. Ne nous résignons pas à vivre enfermés dans un fragment de la réalité !
  3. Dans ce contexte, je voudrais rappeler que le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons demandé « aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix ; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent » (189). Et lorsqu’une politique donnée sème la haine ou la peur envers d’autres nations au nom du bien d’un pays, il faut s’alarmer, réagir à temps et changer immédiatement de cap.

Notes
(181) La doctrine morale catholique, en suivant l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, fait une distinction entre l’acte “élicite” et l’acte “impéré” ; cf. Summa Theologiae, II-II, q, 184 ; Marcellino Zalba, S.J., Theologiae moralis summa.Theologia moralis fundamentalis.Tractatus de virtutibus theologicis, ed. BAC, Madrid 1952, vol. 1, 69 ; Antonio Royo Marín, O.P., Teología de la Perfección cristiana, éd. BAC, Madrid (1962), 192-196.
(182) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 208. (183) Cf. St. Jean-Paul II, Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 42 : AAS 80 (1988), pp. 572-574 ; id., Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 11 : AAS 83 (1991), pp. 806-807.
(184) Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.
(185) Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 10.
(186) Discours à la classe dirigeante et au Corps diplomatique, Bangui, République Centrafricaine (29 novembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2015), p. 17. (187) Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.
(188) Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.
(189) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 10.

Commentaires

Après avoir, dans les pages précédentes, réhabilité la politique comme un engagement d’amour nécessaire à la société, insistant ici d’abord à nouveau sur la complémentarité de l’action charitable directe et de l’action sur les conditions sociales (186), le pape entre un peu plus dans ce qu’il pense devoir être les objectifs principaux de l’action politique.

Résumons en quelques mots ces missions essentielles dévolues aux hommes politiques (et femmes politiques, sans doute – petite maladresse de François qui ne parle jamais que des hommes politiques !).

Trois paragraphes tout d’abord soulignent l’urgence d’agir pour les plus pauvres et les plus faibles : « le cœur de l’esprit authentique de la politique » est habité par l’amour préférentiel pour les pauvres, et s’engage avec eux pour qu’ils soient intégrés à part entière dans la société, non pas en assistés mais en partenaires (187). Dit en d’autres mots, et sans oublier la dimension nécessairement internationale de cette action, il s’agit de lutter contre toute exclusion et tout asservissement sociaux et économiques (188). Enfin, il faut promouvoir et appliquer les droits à l’alimentation, au logement, à l’accès aux soins (189).

Trois paragraphes ensuite insistent sur des qualités de relation et d’ouverture : le responsable politique doit savoir écouter, encourager l’expression de tous dans un dialogue respectueux, être un artisan de concorde et de paix à l’intérieur de son propre pays comme entre les nations.

Les pages qui suivront diront quelles nobles qualités humaines sont nécessaires pour entrer dans une telle mission !