Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique (suite) (170-175)

Le pouvoir international

  1. Pour beaucoup de personnes, la politique est aujourd’hui un vilain mot et on ne peut pas ignorer qu’à la base de ce fait, il y a souvent les erreurs, la corruption, l’inefficacité de certains hommes politiques. À cela s’ajoutent les stratégies qui cherchent à affaiblir la politique, à la remplacer par l’économie ou la soumettre à quelque idéologie. Mais le monde peut-il fonctionner sans la politique ? Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique (157) ?

La politique appropriée

  1. Je me permets d’insister à nouveau sur le fait que « la politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie » (158). Même s’il faut rejeter le mauvais usage du pouvoir, la corruption, la violation des lois et l’inefficacité, « on ne peut pas justifier une économie sans politique, qui serait incapable de promouvoir une autre logique qui régisse les divers aspects de la crise actuelle » (159). Tout au contraire, « nous avons besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale en intégrant dans un dialogue interdisciplinaire les divers aspects de la crise » (160). Je pense à « une saine politique, capable de réformer les institutions, de les coordonner et de les doter de meilleures pratiques qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses » (161). On ne peut pas demander cela à l’économie, ni accepter qu’elle s’empare du pouvoir réel de l’État.
  2. Face à tant de formes mesquines de politique et à courte vue, je rappelle que « la grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme. Il est très difficile pour le pouvoir politique d’assumer ce devoir dans un projet de Nation » (162) et encore davantage dans un projet commun pour l’humanité présente et future. Penser à ceux qui viendront ne sert pas aux objectifs électoraux, mais c’est ce qu’une justice authentique exige, parce que, comme l’ont enseigné les Évêques du Portugal, la terre « est un prêt que chaque génération reçoit et doit transmettre à la génération suivante » (163).
  3. Sur le plan mondial, la société a de sérieux défauts structurels qu’on ne résout pas avec des rapiècements ou des solutions rapides, purement occasionnelles. Certaines choses sont à changer grâce à des révisions de fond et des transformations importantes. Seule une politique saine sera à même de les conduire, en engageant les secteurs les plus divers et les connaissances les plus variées. De cette manière, une économie intégrée dans un projet politique, social, culturel et populaire visant le bien commun peut « ouvrir le chemin à différentes opportunités qui n’impliquent pas d’arrêter la créativité de l’homme et son rêve de progrès, mais d’orienter cette énergie vers des voies nouvelles » (164).

L’amour politique

  1. Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les voies efficaces qui les rendent réellement possibles. Tout engagement dans ce sens devient un exercice suprême de la charité. En effet, un individu peut aider une personne dans le besoin, mais lorsqu’il s’associe à d’autres pour créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous, il entre dans « le champ de la plus grande charité, la charité politique » (165). Il s’agit de progresser vers un ordre social et politique dont l’âme sera la charité sociale (166). Une fois de plus, j’appelle à réhabiliter la politique qui « est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun » (167).
  2. Tous les engagements qui naissent de la doctrine sociale de l’Église « sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40) » (168). Cela suppose qu’on reconnaisse que « l’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur » (169). Voilà pourquoi l’amour s’exprime non seulement dans des relations d’intimité et de proximité, mais aussi dans « des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques » (170).
  3. Cette charité politique suppose qu’on ait développé un sentiment social qui dépasse toute mentalité individualiste : « La charité sociale nous fait aimer le bien commun et conduit à chercher effectivement le bien de toutes les personnes, considérées non seulement individuellement, mais aussi dans la dimension sociale qui les unit » (171). Chacun n’est pleinement une personne qu’en appartenant à un peuple, et en même temps, il n’y a pas de vrai peuple sans le respect du visage de chaque personne. Peuple et personne sont des termes qui s’appellent. Cependant, on prétend aujourd’hui réduire les personnes aux individus, facilement dominés par des pouvoirs en quête d’intérêts fallacieux. La bonne politique cherche des voies de construction de communautés aux différents niveaux de la vie sociale, afin de rééquilibrer et de réorienter la globalisation pour éviter ses effets de désagrégation.

Amour effectif

  1. Grâce à l’« amour social » (172), il est possible de progresser vers une civilisation de l’amour à laquelle nous pouvons nous sentir tous appelés. La charité, par son dynamisme universel, peut construire un monde nouveau (173), parce qu’elle n’est pas un sentiment stérile mais la meilleure manière d’atteindre des chemins efficaces de développement pour tous. L’amour social est une « force capable de susciter de nouvelles voies pour affronter les problèmes du monde d’aujourd’hui et pour renouveler profondément de l’intérieur les structures, les organisations sociales, les normes juridiques » (174).
  2. La charité est au cœur de toute vie sociale saine et ouverte. Cependant, aujourd’hui, « il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales » (175). Elle est bien plus qu’un sentimentalisme subjectif si elle est unie à l’engagement envers la vérité, de sorte qu’elle ne soit pas « la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains » (176). Précisément, sa relation avec la vérité permet à la charité d’être universelle et lui évite ainsi d’être « reléguée dans un espace restreint et relationnellement appauvri » (177). Autrement, « dans le dialogue entre les connaissances et leur mise en œuvre, elle [sera] exclue des projets et des processus de construction d’un développement humain d’envergure universelle » (178). Sans la vérité, l’émotivité est privée de contenus relationnels et sociaux. C’est pourquoi l’ouverture à la vérité protège la charité d’une fausse foi dénuée de « souffle humain et universel » (179).
  3. La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et « cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi » (180), sans relativisme. Cela suppose aussi le développement des sciences et leur contribution irremplaçable pour trouver les voies concrètes et les plus sûres en vue d’obtenir les résultats espérés. En effet, lorsque le bien des autres est en jeu, les bonnes intentions ne suffisent pas, mais il faut effectivement accomplir ce dont ils ont besoin, ainsi que leurs nations, pour se réaliser.

Notes
(157) Cf. Commission sociale des Évêques de France, Déclaration Réhabiliter la politique (17 février 1999).
(158) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 189 : AAS 107 (2015), p. 922.
(159) Ibid., n. 196 : AAS 107 (2015), p. 925.
(160) Ibid., n. 197 : AAS 107 (2015), p. 925.
(161) Ibid., n. 181 : AAS 107 (2015), p. 919.
(162) Ibid., n. 178 : AAS 107 (2015), p. 918.
(163) Conférence Épiscopale Portugaise, Lettre pastorale Responsabilidade solidária pelo bem comum (15 septembre 2003), p. 20 ; cf. Lettre enc. Laudato si’, n. 159 : AAS 107 (2015), p. 911.
(164) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 191 : AAS 107 (2015), p. 923.
(165) Pie XI, Discours à la Fédération Universitaire Catholique Italienne (18 décembre 1927) : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (23 décembre 1927), p. 3.
(166) Cf. id., Lettre enc. Quadragesimo anno (15 mai 1931), n. 88 : AAS 23 (1931), pp. 206-207.
(167) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 205 : AAS 105 (2013), p. 1106.
(168) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
(169) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 231 : AAS 107 (2015), p. 937.
(170) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
(171) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 207.
(172) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Redemptor hominis (4 mars 1979), n. 15 : AAS 71 (1979), p. 288.
(173) Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 44 : AAS 59 (1967), p. 279.
(174) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 207.
(175) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
(176) Ibid., n. 3 : AAS 101 (2009), p. 643.
(177) Ibid., n. 4 : AAS 101 (2009), p. 643.
(178) Ibid.
(179) Ibid., n. 3 : AAS 101 (2009), p. 643.
(180) Ibid, AAS 101 (2009), p. 642.

Commentaires

« Réhabiliter la politique » (180) : tel est le projet de ces quelques pages. L’économie doit être soumise et intégrée au projet politique, et non l’inverse, car c’est l’action politique, et non les systèmes économiques, techniques ou financiers, qui peut garantir le respect des grandes valeurs humaines dans la recherche du bien commun.

Principalement, le rôle de la politique est de mettre en œuvre, selon trois expressions reprises alternativement dans ces paragraphes, « l’amitié sociale », « la charité sociale », « l’amour social ». Tout en insistant longuement sur le nécessaire primat de l’amour et de la charité dans la construction de tout projet politique, François rappelle néanmoins qu’on ne saurait détacher l’amour de la vérité (recherchée autant dans le domaine de la raison et de la science, que dans celui de la spiritualité et de la foi), au risque de tomber dans une émotivité ou un sentimentalisme vains et stériles.

Ici a nouveau est démontré qu’il n’y a pas de discontinuité, et encore moins d’opposition, entre ce qui relève du privé ou du proche, et ce qui relève du public ou du plus lointain, du plus universel : c’est au nom du même amour qu’une personne peut à la fois être le bon samaritain de son voisin et s’engager avec d’autres « pour créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous » (180). «  Voilà pourquoi l’amour s’exprime non seulement dans des relations d’intimité et de proximité, mais aussi dans ‘des macro-relations’ » (181).

Voilà aussi qui consonne bien avec la vision personnaliste du monde proposée par François, dont le paragraphe 182 donne encore une expression heureuse et synthétique : l’être humain accompli n’est pas un individu solitairement livré aux intérêts de quelques-uns, il est cette personne inséparable des liens sociaux et des solidarités sociales multiples qui la constituent et la font vivre. La « bonne politique » est au service de humanité vraie.