Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique (suite) (170-175)

Le pouvoir international

  1. Je me permets de répéter que « la crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde » (147). Pire, les réelles stratégies, développées ultérieurement dans le monde, semblent avoir visé plus d’individualisme, plus de désintégration, plus de liberté pour les vrais puissants qui trouvent toujours la manière de s’en sortir indemnes.
  2. Je voudrais souligner que « donner à chacun ce qui lui revient, en suivant la définition classique de la justice, signifie qu’aucun individu ou groupe humain ne peut se considérer tout-puissant, autorisé à passer par-dessus la dignité et les droits des autres personnes physiques ou de leurs regroupements sociaux. La distribution de fait du pouvoir – surtout politique, économique, de défense, technologique – entre une pluralité de sujets ainsi que la création d’un système juridique de régulation des prétentions et des intérêts, concrétise la limitation du pouvoir. Le panorama mondial aujourd’hui nous présente, cependant, beaucoup de faux droits, et – à la fois – de grands secteurs démunis, victimes plutôt d’un mauvais exercice du pouvoir » (148).
  3. Le XXIe siècle « est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Dans ce contexte, la maturation d’institutions internationales devient indispensable, qui doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, et dotées de pouvoir pour sanctionner » (149). Lorsqu’on parle de la possibilité d’une forme d’autorité mondiale régulée par le droit (150), il ne faut pas nécessairement penser à une autorité personnelle. Toutefois, on devrait au moins inclure la création d’organisations mondiales plus efficaces, dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial, l’éradication de la faim et de la misère ainsi qu’une réelle défense des droits humains fondamentaux.
  4. Dans ce sens, je rappelle qu’il faut une réforme « de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations » (151). Sans doute cela suppose des limites juridiques précises pour éviter que cette autorité ne soit cooptée par quelques pays et en même temps pour empêcher des impositions culturelles ou la violation des libertés fondamentales des nations les plus faibles à cause de différences idéologiques. En effet, « la Communauté Internationale est une communauté juridique fondée sur la souveraineté de chaque État membre, sans liens de subordination qui nient ou limitent son indépendance » (152). Mais « le travail des Nations Unies, à partir des postulats du Préambule et des premiers articles de sa Charte constitutionnelle, peut être considéré comme le développement et la promotion de la primauté du droit, étant entendu que la justice est une condition indispensable pour atteindre l’idéal de la fraternité universelle. (…) Il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale » (153). Il est à éviter que cette Organisation soit délégitimée, parce que ses problèmes ou ses insuffisances peuvent être affrontés ou résolus dans la concertation.
  5. Il faut du courage et de la générosité pour établir librement certains objectifs communs et assurer le respect dans le monde entier de certaines normes fondamentales. Afin que cela soit réellement utile, on doit observer « l’exigence de respecter les engagements souscrits – pacta sunt servanda » (154), de telle sorte qu’on évite « la tentation de recourir au droit de la force plutôt qu’à la force du droit » (155). Cela exige une consolidation des « instruments normatifs pour la solution pacifique des controverses [qui] doivent être repensés de façon à renforcer leur portée et leur caractère obligatoire » (156). Parmi ces instruments juridiques, les accords multilatéraux entre les États doivent avoir une place de choix, car ils garantissent, mieux que les accords bilatéraux, la sauvegarde d’un bien commun réellement universel et la protection des États les plus faibles.
  6. Grâce à Dieu, beaucoup de regroupements et d’organisations de la société civile aident à pallier les faiblesses de la Communauté internationale, son manque de coordination dans des situations complexes, son manque de vigilance en ce qui concerne les droits humains fondamentaux et les situations très critiques de certains groupes. Ainsi, le principe de subsidiarité devient une réalité concrète garantissant la participation et l’action des communautés et des organisations de rang inférieur qui complètent l’action de l’État. Très souvent, elles accomplissent des efforts admirables en pensant au bien commun ; et certains de leurs membres arrivent à réaliser des gestes vraiment héroïques qui révèlent la beauté dont notre humanité est encore capable.

Notes
(147) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 189 : AAS 107 (2015), p. 922.
(148) Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 16.
(149) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 175 : AAS 107 (2015), pp. 916-917.
(150) Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 67 : AAS 101 (2009), pp. 700-701.
(151) Ibid., AAS 101 (2009), p. 700.
(152) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 434.
(153) Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), pp. 15-16.
(154) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 437. (155) St. Jean-Paul II, Message pour la 37e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2004, n. 5 : AAS 96 (204), p. 117.
(156) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 439.

Commentaires

Ces quelques paragraphes reviennent sur une idée qui, au cours de ses dernières années, a pris une place importante dans les discours pontificaux : dans un monde où les réalités économiques et financières ont pris une dimension mondiale, l’existence (ou le renforcement) d’instances politiques internationales dotées d’un vrai pouvoir pour faire respecter les droits humains fondamentaux partout dans le monde est indispensable.

Reconnaissons que dans la situation actuelle du monde et des relations internationales, cette aspiration (qui a connu des réalisations concrètes, étant à l’origine de la Société des Nations, puis de l’Organisation des Nations Unies) apparaît comme une utopie de plus en plus irréaliste.

C’est peut-être pourquoi le pape termine ce passage en se réjouissant que des organisations de la société civile pallient cette incurie de la communauté internationale (175). Plus que d’une application heureuse du principe de subsidiarité, il faudrait sans doute parler ici d’une réalité de suppléance, car il ne s’agit pas pour un niveau central de laisser les niveaux locaux exercer les responsabilités qui relèvent de leurs compétences, mais plutôt pour des organisations locales de suppléer l’absence d’efficacité des instances internationales…

Parce que ce plaidoyer pour une gouvernance politique mondiale renforcée est un peu original et à contre-courant, il est peut-être intéressant de montrer, sur ce thème justement, la continuité remarquable qui existe dans le discours de l’Eglise, et en l’occurrence entre Benoît XVI et François. C’est pourquoi je vous propose ci-dessous la lecture, dans Caritas in veritate (L’Amour dans la vérité), encyclique publiée par Benoît XVI en 2009, du numéro 67 auquel François se réfère ici explicitement.

Caritas in veritate n°67

Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On ressent également fortement l’urgence de trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de protéger et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes. Cela est d’autant plus nécessaire pour la recherche d’un ordre politique, juridique et économique, susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples. Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. Une telle Autorité devra être réglée par le droit, se conformer de manière cohérente aux principes de subsidiarité et de solidarité, être ordonnée à la réalisation du bien commun s’engager pour la promotion d’un authentique développement humain intégral qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité. Cette Autorité devra en outre être reconnue par tous, jouir d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité, le respect de la justice et des droits. Elle devra évidemment posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées adoptées par les divers forums internationaux. En l’absence de ces conditions, le droit international, malgré les grands progrès accomplis dans divers domaines, risquerait en fait d’être conditionné par les équilibres de pouvoir entre les plus puissants. Le développement intégral des peuples et la collaboration internationale exigent que soit institué un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type subsidiaire pour la gouvernance de la mondialisation et que soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral et au lien entre les sphères morale et sociale, entre le politique et la sphère économique et civile que prévoyait déjà le Statut des Nations Unies.

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