Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique (suite) (163-169)

Valeurs et limites des visions libérales

  1. La catégorie de peuple, qui intègre une valorisation positive des liens communautaires et culturels, est généralement rejetée par les visions libérales individualistes où la société est considérée comme une simple somme d’intérêts qui coexistent. Elles parlent de respect des libertés, mais sans la racine d’une histoire commune. Dans certains contextes, il est fréquent de voir traiter de populistes tous ceux qui défendent les droits des plus faibles de la société. Pour ces visions, la catégorie de peuple est une mythification de quelque chose qui, en réalité, n’existe pas. Toutefois, il se crée ici une polarisation inutile, car ni l’idée de peuple ni celle de prochain ne sont des catégories purement mythiques ou romantiques qui excluent ou méprisent l’organisation sociale, la science et les institutions de la société civile (138).
  2. La charité réunit les deux dimensions – mythique et institutionnelle – puisqu’elle implique un processus efficace de transformation de l’histoire qui exige que tout soit intégré : notamment les institutions, le droit, la technique, l’expérience, les apports professionnels, l’analyse scientifique, les procédures administratives. En effet, « il n’y a (…) de vie privée que protégée par un ordre public ; le foyer n’a d’intimité qu’à l’abri d’une légalité, d’un état de tranquillité fondé sur la loi et sur la force et sous la condition d’un bien-être minimum assuré par la division du travail, les échanges commerciaux, la justice sociale, la citoyenneté politique » (139).
  3. La vraie charité est capable d’intégrer tout cela dans son déploiement et doit se manifester dans la rencontre interpersonnelle ; elle est aussi capable d’atteindre un frère ou une sœur éloignés, voire ignorés, à travers les différentes ressources que les institutions d’une société organisée, libre et créative sont en mesure de créer. Si nous prenons ce cas, même le bon Samaritain a eu besoin de l’existence d’une auberge qui lui a permis de résoudre ce que, tout seul, en ce moment-là, il n’était pas en mesure d’assurer. L’amour du prochain est réaliste et ne dilapide rien qui soit nécessaire pour changer le cours de l’histoire en faveur des pauvres. Autrement, des idéologies de gauche ou des pensées sociales en viennent quelquefois à côtoyer des habitudes individualistes et des façons de faire inefficaces qui ne profitent qu’à une petite minorité. Dans le même temps, la multitude de ceux qui sont abandonnés reste à la merci du bon vouloir éventuel de quelques-uns. Cela révèle qu’il est nécessaire de promouvoir non seulement une mystique de la fraternité mais aussi une organisation mondiale plus efficace pour aider à résoudre les problèmes pressants des personnes abandonnées qui souffrent et meurent dans les pays pauvres. Vice-versa, cela implique qu’il n’y a pas qu’une seule sortie possible, une méthodologie acceptable unique, une recette économique qui peut être appliquée uniformément pour tous, et cela suppose que même la science la plus rigoureuse peut proposer des voies différentes.
  4. Tout cela serait précaire si nous perdions la capacité de percevoir la nécessité d’un changement dans les cœurs humains, dans les habitudes et dans les modes de vie. C’est ce qui se produit lorsque la propagande politique, les médias et les faiseurs d’opinion publique persistent à encourager une culture individualiste et naïve face aux intérêts économiques effrénés et à l’organisation des sociétés au service de ceux qui ont déjà trop de pouvoir. Voilà pourquoi ma critique du paradigme technocratique n’implique pas que nous pourrions nous trouver en sécurité en essayant uniquement de contrôler ses travers. Car le plus grand danger ne réside pas dans les choses, dans les réalités matérielles, dans les organisations, mais dans la manière dont les personnes les utilisent. Le problème, c’est la fragilité humaine, la tendance constante à l’égoïsme de la part de l’homme qui fait partie de ce que la tradition chrétienne appelle “concupiscence” : le penchant de l’être humain à s’enfermer dans l’immanence de son moi, de son groupe, de ses intérêts mesquins. Cette concupiscence n’est pas un défaut de notre temps. Elle existe depuis que l’homme est homme et simplement se transforme, prend des formes différentes à chaque époque ; et, somme toute, elle utilise les instruments que le moment historique met à sa disposition. Mais il est possible de la dominer avec l’aide de Dieu.
  5. Le travail d’éducation, le développement des habitudes solidaires, la capacité de penser la vie humaine plus intégralement et la profondeur spirituelle sont nécessaires pour assurer la qualité des relations humaines, de telle manière que ce soit la société elle-même qui réagisse face à ses inégalités, à ses déviations, aux abus des pouvoirs économiques, technologiques, politiques ou médiatiques. Certaines visions libérales ignorent ce facteur de la fragilité humaine et imaginent un monde obéissant à un ordre déterminé qui, à lui seul, pourrait garantir l’avenir et la résolution de tous les problèmes.
  6. Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent. Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de “ruissellement” ou de “retombées” – sans les nommer – comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. Il ne se rend pas compte que le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social. D’une part, une politique économique active visant à « promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale » (140) s’impose, pour qu’il soit possible d’augmenter les emplois au lieu de les réduire. La spéculation financière, qui poursuit comme objectif principal le gain facile, continue de faire des ravages. D’autre part, « sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut » (141). Le résultat final n’a pas correspondu aux prévisions et les recettes dogmatiques de la théorie économique dominante ont montré qu’elles n’étaient pas infaillibles. La fragilité des systèmes mondiaux face aux pandémies a mis en évidence que tout ne se résout pas avec la liberté de marché et que, outre la réhabilitation d’une politique saine qui ne soit pas soumise au diktat des finances, il faut « replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin » (142).
  7. Dans certaines visions économiques étriquées et monochromatiques, il ne semble pas y avoir de place, par exemple, pour les mouvements populaires rassemblant des chômeurs, des travailleurs précaires et informels ainsi que beaucoup d’autres personnes qui n’entrent pas facilement dans les grilles préétablies. En réalité, elles génèrent plusieurs formes d’économie populaire et de production communautaire. Il faut penser à la participation sociale, politique et économique de telle manière « qu’elle [inclue] les mouvements populaires et anime les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun ». Et en même temps, il convient de travailler à ce que « ces mouvements, ces expériences de solidarité qui grandissent du bas, du sous-sol de la planète, confluent, soient davantage coordonnées, se rencontrent » (143). Mais sans trahir leurs caractéristiques, parce que ce « sont des semeurs de changement, des promoteurs d’un processus dans lequel convergent des millions de petites et grandes actions liées de façon créative, comme dans une poésie » (144). En ce sens, les “poètes sociaux” sont ceux qui travaillent, qui proposent, qui promeuvent et qui libèrent à leur manière. Grâce à eux, un développement humain intégral sera possible, qui implique que soit dépassée « cette idée de politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples » (145). Bien qu’ils dérangent, bien que quelques “penseurs” ne sachent pas comment les classer, il faut avoir le courage de reconnaître que, sans eux, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne car elle laisse le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin » (146). 

Notes
(138) On pourrait dire autant de la catégorie biblique de “Royaume de Dieu”.
(139) Paul Ricœur, Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), p. 122.
(140) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
(141) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 35 : AAS 101 (2009), p. 670.  (142) Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 6.
(143) Ibid.
(144) Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (5 novembre 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17 novembre 2016), p. 8.
(145) Ibid., p. 10.
(146) Ibid.

Commentaires

Ces paragraphes, consacrés au libéralisme, sont d’abord un peu déconcertants. En effet, le début de ce passage, plutôt que d’entrer directement dans une analyse critique du libéralisme économique, s’attache apparemment à revenir sur la dimension mythique du peuple, déjà évoquée au n°158, avant de reprendre ce qualificatif un peu inattendu dans un développement sur la charité.

De quoi s’agit-il ? Il semble que sous la plume de François, l’adjectif mythique qualifie une réalité qui dépasse les définitions rationnelles et objectives que l’on peut en donner. Est mythique ce qui est reconnu comme réel par toute personne de bonne foi sans pour autant qu’il soit possible d’en donner une définition rationnelle satisfaisante… Pour le dire plus simplement, ce qui « dépasse l’entendement » , ou, moins simplement mais peut-être plus exactement, ce que l’entendement, avec ses catégories rationnelles, voire ses constructions institutionnelles, ne peut complètement circonscrire, et dont pourtant chacun peut reconnaître l’existence.

Ainsi en va-t-il selon François, aussi bien du peuple que de la charité. Sur les trente emplois du mot charité dans l’encyclique, vingt-six apparaissent dans ce chapitre cinq consacré à la politique. C’est dire si nous allons le retrouver dans les pages qui suivent ! Sans doute est-il utile de rappeler ici la définition que François a proposée plus haut de la charité, s’inspirant de Saint Thomas d’Aquin : « L’attention affective, qui est portée à l’autre, conduit à rechercher son bien gratuitement. Tout cela fait partie d’une appréciation, d’une valorisation, qui est finalement ce qu’exprime le mot “charité” : l’être aimé m’est “cher”, c’est-à-dire qu’« il est estimé d’un grand prix » (93). On comprend aisément que son affectivité et sa gratuité place la charité du côté des réalités mythiques.

Mais ce qui importe avant tout pour François, c’est de souligner que ce qui a une dimension mythique n’est pas à écarter des domaines très rationnels de l’organisation sociale et économique, mais bien au contraire doit les orienter et leur donner un objectif. L’organisation sociale et économique des sociétés et du monde entier, et les institutions qui les incarnent, peuvent et doivent être conçues et créées pour le service de la charité, qui s’exprime par la prise en compte et l’intégration des plus pauvres dans la vie sociale et économique.

C’est ce que ne font ni le libéralisme, ni le néo-libéralisme, ni l’économie de marché. Et le pape d’inviter à une conversion, non d’abord par une correction des travers du système économique dominant, mais par un changement profond des cœurs et des mentalités (166).

Si François dit, à plusieurs reprises dans ces pages et avec une certaine force, que le modèle libéral se refuse à envisager de tels changements, il met également en garde contre des « idéologies de gauche » qui ne s’attaquent pas vraiment aux inégalités, transférant simplement la domination à une autre élite minoritaire (165). Les initiatives locales d’organisation sociale et d’économie populaire, prises par les personnes concernées elles-mêmes, lui paraissent à encourager parce que plus respectueuses d’une démocratie qui permet l’engagement de chacun (169).

Ses pages, qui mériteraient d’être analysées de manière plus fine et plus développée, ne vont pas manquer de susciter des débats contradictoires enflammés ! Plus anecdotiquement, les Français pourront voir comme une rencontre plaisante la référence à Paul Ricoeur (164) dans un chapitre qui dénonce en outre la théorie du « ruissellement » (168), que semble avoir adoptée, une fois élevé à une charge importante, celui qui fut un temps le secrétaire du philosophe.

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