Fratelli Tutti

Cinquième chapitre : La meilleure politique(154-162)

  1. Une meilleure politique, mise au service du vrai bien commun, est nécessaire pour permettre le développement d’une communauté mondiale, capable de réaliser la fraternité à partir des peuples et des nations qui vivent l’amitié sociale. Au contraire, malheureusement, la politique prend souvent aujourd’hui des formes qui entravent la marche vers un monde différent.

Populismes et libéralismes

  1. Le mépris des faibles peut se cacher sous des formes populistes, qui les utilisent de façon démagogique à leurs fins, ou sous des formes libérales au service des intérêts économiques des puissants. Dans les deux cas, on perçoit des difficultés à penser un monde ouvert où il y ait de la place pour tout le monde, qui intègre les plus faibles et qui respecte les différentes cultures.

Populaire ou populiste

  1. Au cours des dernières années, le terme “populisme” ou “populiste” a envahi les médias et le langage en général. Il perd ainsi la valeur qu’il pourrait avoir et devient l’une des polarités de la société divisée, à telle enseigne qu’on prétend classer toutes les personnes, tous les groupes, les sociétés et les gouvernements à partir d’une division binaire : “populiste” ou “non populiste”. Il n’est plus possible qu’une personne exprime son opinion sur un thème sans qu’on essaye de la classer dans l’un des deux camps, parfois pour la discréditer injustement ou pour l’exalter à l’excès.
  2. La prétention d’établir le populisme comme une grille de lecture de la réalité sociale a une autre faiblesse : elle ignore la légitimité de la notion de peuple. La tentative de faire disparaître du langage cette catégorie pourrait conduire à éliminer le terme même de “démocratie” – c’est-à-dire le “gouvernement du peuple” –. Même si on ne veut pas affirmer que la société est plus que la simple somme des individus, on a besoin du vocable “peuple”. La réalité, c’est qu’il y a des phénomènes sociaux qui structurent les majorités, qu’il existe des mégatendances et des prospections communautaires. On peut également penser aux objectifs communs, au-delà des différences, pour façonner un projet commun. Enfin, il est très difficile de projeter quelque chose de grand à long terme si cela ne devient pas un rêve collectif. Tout cela est exprimé par le substantif “peuple” et par l’adjectif “populaire”. S’ils n’étaient pas pris en compte – avec une critique solide de la démagogie –, on laisserait de côté un aspect fondamental de la réalité sociale.
  3. Il existe, en effet, un malentendu : « Peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique, si nous le comprenons dans le sens où tout ce que le peuple fait est bon, ou bien dans le sens où le peuple est une catégorie angélique. Il s’agit d’une catégorie mythique (…). Lorsque vous expliquez ce qu’est un peuple, vous utilisez des catégories logiques parce que vous devez l’expliquer : vraiment, c’est nécessaire. Mais vous n’expliquez pas le sens d’appartenance à un peuple. Le terme peuple a quelque chose de plus qu’on ne peut pas expliquer de manière logique. Faire partie d’un peuple, c’est faire partie d’une identité commune faite de liens sociaux et culturels. Et cela n’est pas quelque chose d’automatique, tout au contraire : c’est un processus lent, difficile… vers un projet commun » (132).
  4. Il y a des dirigeants populaires capables d’interpréter le sentiment d’un peuple, sa dynamique culturelle et les grandes tendances d’une société. La fonction qu’ils exercent, en rassemblant et en dirigeant, peut servir de base pour un projet durable de transformation et de croissance qui implique aussi la capacité d’accorder une place à d’autres en vue du bien commun. Mais elle se mue en un populisme malsain lorsqu’elle devient l’habileté d’un individu à captiver afin d’instrumentaliser politiquement la culture du peuple, grâce à quelque symbole idéologique, au service de son projet personnel et de son maintien au pouvoir. Parfois, on cherche à gagner en popularité en exacerbant les penchants les plus bas et égoïstes de certains secteurs de la population. Cela peut s’aggraver en devenant, sous des formes grossières ou subtiles, un asservissement des institutions et des lois.
  5. Les groupes populistes fermés défigurent le terme “peuple”, puisqu’en réalité ce dont il parle n’est pas le vrai peuple. En effet, la catégorie de “peuple” est ouverte. Un peuple vivant, dynamique et ayant un avenir est ouvert de façon permanente à de nouvelles synthèses intégrant celui qui est différent. Il ne le fait pas en se reniant luimême, mais en étant disposé au changement, à la remise en question, au développement, à l’enrichissement par d’autres ; et ainsi, il peut évoluer.
  6. Un autre signe de la dégradation du leadership populaire, c’est l’immédiateté. On répond à des exigences populaires afin de garantir des voix ou une approbation, mais sans progresser dans une tâche ardue et constante qui offre aux personnes les ressources pour leur développement, afin qu’elles puissent gagner leur vie par leur effort et leur créativité. Dans ce sens, j’ai clairement affirmé qu’est « loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable » (133). D’une part, vaincre les inégalités suppose le développement économique, en exploitant les possibilités de chaque région et en assurant ainsi une équité durable (134). D’autre part, « les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires » (135).
  7. La grande question, c’est le travail. Ce qui est réellement populaire – parce qu’il contribue au bien du peuple –, c’est d’assurer à chacun la possibilité de faire germer les semences que Dieu a mises en lui, ses capacités, son sens d’initiative, ses forces. C’est la meilleure aide que l’on puisse apporter à un pauvre, c’est le meilleur chemin vers une existence digne. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’« aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail » (136). Les mécanismes de production ont beau changer, la politique ne peut pas renoncer à l’objectif de faire en sorte que l’organisation d’une société assure à chacun quelque moyen d’apporter sa contribution et ses efforts. En effet, « il n’existe pas pire pauvreté que celle qui prive du travail et de la dignité du travail » (137). Dans une société réellement développée, le travail est une dimension inaliénable de la vie sociale, car il n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie, mais aussi une voie pour l’épanouissement personnel, en vue d’établir des relations saines, de se réaliser, de partager des dons, de se sentir coresponsable de l’amélioration du monde et en définitive de vivre comme peuple.

Notes
(132) Antonio Spadaro, S.J., Las huellas de un pastor. Una conversación con el Papa Francisco, in : Jorge Mario Bergoglio – Papa Francisco, En tus ojos está mi palabra. Homilías y discursos de Buenos Aires(1999-2013), Publicaciones Claretianas, Madrid (2017), pp. 24-25 ; cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 220-221 : AAS 105 (2013), pp. 1110-1111.
(133) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 204 : AAS 105 (2013), p. 1106.
(134) Cf. Ibid., AAS 105 (2013), pp. 1105-1106.
(135) Ibid., n. 202, AAS 105 (2013), p. 1105.
(136) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 128 : AAS 107 (2015), p. 898.
(137) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : 81 / 91 L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8 ; cf. Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 5.

Commentaires

Le cinquième chapitre de Fratelli Tutti entend aborder le thème de la fraternité sous l’angle politique. Et d’abord par l’analyse critique de deux courants politiques répandus aujourd’hui dans le monde : le populisme et le libéralisme, qui peuvent paraître très différents, mais que François renvoie dos à dos comme tous deux incapables d’intégrer l’ensemble de l’humanité dans leurs projets (155).

De même que la mise en cause de traits essentiels du libéralisme ne veut pas dire qu’on se prononce contre la liberté, la dénonciation du populisme n’est en rien un dénigrement du concept de peuple. Bien au contraire : ce qui a été développé de manière si positive dans le chapitre précédent à propos des cultures, vaut aussi, évidemment, pour les peuples qui les portent.

Et le pape se livre donc à un exercice subtil mais important : réhabiliter la notion de peuple trop souvent détournée et confisquée par le populisme. Il est possible d’avoir un discours sur le peuple qui échappe à la classification dichotomique et manichéenne « populiste/non populiste ».

François s’y emploie en montrant que la notion de peuple est non seulement légitime mais nécessaire parce que la démocratie se définit comme le gouvernement du peuple, et surtout parce que la réalité sociale se fonde sur le partage « d’une identité commune faite de liens sociaux et culturels » (158) qui évoluent dans l’histoire, mais qui constituent en peuple un groupe d’humain qui est toujours plus que le rassemblement des individus qui le composent.

Parce que cette identité du peuple est en constante évolution, du fait par exemple de la rencontre des cultures développée par le chapitre quatre (et reprise ici en d’autres termes au numéro 160), elle peut à bon droit être définie comme un projet porté en commun, plus que comme une réalité figée et fermée sur elle-même. Les dirigeants « populaires » se distinguent des dirigeants « populistes » en ce sens qu’ils se mettent au service de ce projet commun, et accompagnent son développement dans le temps, plutôt que de le détourner au profit immédiat de leur projet personnel de domination (159 et 161).

Le pape François choisit ce passage de son texte pour rappeler l’importance du droit au travail. Au cœur d’un projet qui se veut réellement « populaire » doit se trouver l’ambition de permettre à chacun de se réaliser dignement par le travail, et de participer ainsi au projet commun qui fait un peuple (162).

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