Fratelli Tutti

Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé (suite)

Sans un projet pour tous

  1. La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeurs. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on se sert du système politique pour exaspérer, exacerber et pour polariser. Par divers procédés, le droit d’exister et de penser est nié aux autres, et pour cela, on recourt à la stratégie de les ridiculiser, de les soupçonner et de les encercler. Leur part de vérité, leurs valeurs ne sont pas prises en compte, et ainsi la société est appauvrie et réduite à s’identifier avec l’arrogance du plus fort. De ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition.
  2. Dans ces conflits d’intérêts qui nous opposent tous les uns aux autres, où gagner devient synonyme de détruire, comment est-il possible de lever la tête pour reconnaître son voisin ou pour se mettre du côté de celui qui est tombé en chemin ? Un projet visant de grands objectifs pour le développement de toute l’humanité apparaît aujourd’hui comme un délire. Les distances entre nous augmentent, tout comme la marche, difficile et lente vers un monde uni et plus juste, subit un recul nouveau et drastique.
  3. Protéger le monde qui nous entoure et nous contient, c’est prendre soin de nousmêmes. Mais il nous faut constituer un “nous” qui habite la Maison commune. Cette protection n’intéresse pas les pouvoirs économiques qui ont besoin d’un revenu rapide. Bien souvent, les voix qui s’élèvent en faveur de la défense de l’environnement sont réduites au silence ou ridiculisées, tandis qu’est déguisé en rationalité ce qui ne 6 / 91 représente que des intérêts particuliers. Dans cette culture que nous développons, culture vide, obnubilée par des résultats immédiats et démunie de projet commun, « il est prévisible que, face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles » (12).

La marginalisation mondiale

  1. Certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. Au fond, « les personnes ne sont plus perçues comme une valeur fondamentale à respecter et à protéger, surtout celles qui sont pauvres ou avec un handicap, si elles ”ne servent pas encore” – comme les enfants à naître –, ou “ne servent plus” – comme les personnes âgées. Nous sommes devenus insensibles à toute forme de gaspillage, à commencer par le gaspillage alimentaire, qui est parmi les plus déplorables » (13).
  2. La baisse de la natalité, qui provoque le vieillissement des populations, associée à l’abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse, est une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous, que seuls comptent nos intérêts individuels. Ainsi, « ce ne sont pas seulement la nourriture ou les biens superflus qui sont objet de déchet, mais souvent les êtres humains eux-mêmes » (14). Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière. Mais en réalité, quelque chose de similaire s’était déjà produit à cause des vagues de chaleur et dans d’autres circonstances : elles ont été cruellement marginalisées. Nous ne nous rendons pas compte qu’isoler les personnes âgées, tout comme les abandonner à la charge des autres sans un accompagnement adéquat et proche de la part de la famille, mutile et appauvrit la famille elle-même. En outre, cela finit par priver les jeunes de ce contact nécessaire avec leurs racines et avec une sagesse que la jeunesse laissée à elle seule ne peut atteindre.
  3. Ce rejet se manifeste de multiples façons, comme par exemple dans l’obsession de réduire les coûts du travail sans prendre en compte les graves conséquences que cela entraîne, car le chômage qui en est la résultante directe élargit les frontières de la pauvreté (15). La marginalisation, en outre, prend des formes déplorables que nous croyions dépassées, telles que le racisme qui se cache et réapparaît sans cesse. Les manifestations du racisme viennent encore nous couvrir de honte, en montrant ainsi que les progrès supposés de la société ne sont ni si réels ni assurés pour toujours.
  4. Il existe des règles économiques qui se sont révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral (16). La richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que « de nouvelles pauvretés apparaissent » (17). Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un moment historique concret.

Notes
(12) Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), n. 57 : AAS 107 (2015), p. 869.
(13) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 9.
(14) Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 10.
(15) Cf. Discours à la Fondation “Centesimus annus pro Pontifice” (25 mai 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 mai 2013), pp. 3-4.
(16) Cf. St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
(17) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 22 : AAS 101 (2009), p. 657.

Commentaires

Le pape François continue son tour d’horizon sombre de l’état de notre humanité et de notre monde. Il est manifeste que ces réflexions sont inspirées par des situations très précises et actuelles, mais l’auteur évite de citer des exemples concrets (sauf sur le sort fait aux personnes âgées pendant l’épidémie), laissant sans doute à son lecteur le soin d’illustrer ces propos par des réalités repérables là où il vit.

Comme en creux, ces pages disent quelques éléments fondamentaux d’une vie sociale respectueuse de l’humain, que le pape regrette de voir disparaître aujourd’hui :

  • Le dialogue et le débat, dans le respect de l’autre, de sa parole et sa pensée différentes, et dans la recherche d’un projet commun.
  • La mise en valeur du temps long, cher à François dans tous ses textes, pour résister au primat de l’immédiateté et à l’obsession de la rapidité.
  • Le soucis des pauvres et des faibles : enfants, personnes âgées, et toutes les personnes qui se trouvent marginalisées parce qu’elles ne sont pas ou plus actives et utiles à l’économie. D’autres motifs de marginalisation ou de discrimination existent et restent très présents dans notre monde, tel le racisme. François en évoquera d’autres dans les paragraphes suivants.

Le paragraphe 21 propose une réflexion sur laquelle on pourrait sans doute s’arrêter : non seulement la croissance économique n’est pas forcément le gage d’un enrichissement partagé ou d’un progrès vers « le développement humain intégral », mais elle engendre de nouvelles situations de pauvreté. Ainsi telle grande innovation technique qui change la vie et les relations humaines,  crée une nouvelle forme de marginalisation et de pauvreté pour ceux qui n’y ont pas accès. Si l’exemple de l’énergie électrique n’est peut-être pas le plus parlant pour nous aujourd’hui, l’accès à l’informatique illustre à l’évidence cette réflexion dans notre société. Comment faire pour que de telles innovations techniques, dont l’acquisition et la maîtrise deviennent vite nécessaires à qui veut garder une place dans la vie sociale, ne créent pas de nouvelles fractures, et de nouvelles marginalisations, qui touchent d’abord ceux qui sont déjà en situation de faiblesse ou de pauvreté ?

Add Your Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *