Fratelli Tutti

Quatrième chapitre : Un cœur ouvert au monde (suite) (142-153)

Local et universel

  1. Il convient de rappeler qu’« entre la globalisation et la localisation se produit aussi une tension. Il faut prêter attention à la dimension globale pour ne pas tomber dans une mesquinerie quotidienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue ce qui est local, ce qui nous fait marcher les pieds sur terre. L’union des deux empêche de tomber dans l’un de ces deux extrêmes : l’un, que les citoyens vivent dans un universalisme abstrait et globalisant. (…) L’autre, qu’ils se transforment en un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières » (124). Il faut considérer ce qui est global, qui nous préserve de l’esprit de clocher. Lorsque la maison n’est plus un foyer, mais une prison, un cachot, ce qui est global nous sauve parce qu’il est comme la cause finale qui nous conduit vers la plénitude. En même temps, il faut avec soin prendre en compte ce qui est local, parce qu’il a quelque chose que ne possède pas ce qui est global : le fait d’être la levure, d’enrichir, de mettre en marche les mécanismes de subsidiarité. Par conséquent, la fraternité universelle et l’amitié sociale constituent partout deux pôles inséparables et coessentiels. Les séparer entraîne une déformation et une polarisation préjudiciables.

La saveur locale

  1. La solution ne réside pas dans une ouverture qui renonce à son trésor propre. Tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels. Je ne rencontre pas l’autre si je ne possède pas un substrat dans lequel je suis ancré et enraciné, car c’est de là que je peux accueillir le don de l’autre et lui offrir quelque chose d’authentique. Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent et de recevoir son apport original que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture. Chacun aime et prend soin de sa terre avec une attention particulière et se soucie de son pays, tout comme chacun doit aimer et prendre soin de sa maison pour qu’elle ne s’écroule pas, car les voisins ne le feront pas. Le bien de l’univers exige également que chacun protège et aime sa propre terre. Autrement, les conséquences du désastre d’un pays finiront par affecter la planète tout entière. Cela se fonde sur le sens positif du droit de propriété : je protège et je cultive quelque chose que je possède, de telle sorte que cela puisse être une contribution au bien de tous.
  2. En outre, il s’agit d’un présupposé pour des échanges sains et enrichissants. L’arrière-plan de l’expérience de la vie dans un milieu et une culture déterminés est ce qui permet à quelqu’un de percevoir des aspects de la réalité, alors que ceux qui n’ont pas cette expérience sont incapables de les saisir avec la même facilité. L’universel ne doit pas être l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique qui finalement fera perdre au polyèdre ses couleurs et aboutira à la lassitude. C’est la tentation exprimée dans le récit antique de la tour de Babel : la construction d’une tour qui puisse atteindre le ciel n’exprimait pas l’unité entre les différents peuples à même de communiquer à partir de leur diversité. C’était plutôt une tentative malavisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Gn 11, 1-9).
  3. Il y a une fausse ouverture à l’universel procédant de la superficialité vide de celui qui n’est pas capable de pénétrer à fond les réalités de sa patrie, ou bien de celui qui nourrit un ressentiment qu’il n’a pas surmonté envers son peuple. Dans tous les cas, « il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu, qui est un don de Dieu. On travaille sur ce qui est petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large. (…) Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée, qui rend stérile » (125), c’est le polyèdre où, en même temps que chacun est respecté dans sa valeur, « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci » (126).

L’horizon universel

  1. Les narcissismes, obsédés par le particularisme local, ne sont pas un amour sain de son peuple et de sa culture. Ils cachent un esprit étriqué qui, à cause d’une certaine insécurité et par peur de l’autre, préfère créer des remparts pour se protéger. Or il n’est pas possible d’être local de manière saine sans une ouverture sincère et avenante à l’universel, sans se laisser interpeller par ce qui se passe ailleurs, sans se laisser enrichir par d’autres cultures ou sans se solidariser avec les drames des autres peuples. Ce particularisme local se recroqueville d’une manière obsessive sur quelques idées, coutumes et sécurités, incapable d’admiration devant la multitude de possibilités et de beautés que le monde tout entier offre, et dépourvu d’une solidarité authentique et généreuse. Ainsi, la vie locale n’est plus authentiquement réceptive, elle ne se laisse plus compléter par l’autre ; elle est par conséquent limitée quant à ses possibilités de développement, devient statique et dépérit. Car au fond toute culture saine est ouverte et accueillante par nature, de telle sorte qu’« une culture sans valeurs universelles n’est pas une vraie culture » (127).
  2. Reconnaissons que, moins une personne a une ouverture d’esprit et de cœur, moins elle pourra interpréter la réalité environnante dans laquelle elle se trouve. Sans relation et sans contraste avec celui qui est différent, il est difficile de se comprendre de façon claire et complète soi-même ainsi que son propre pays, puisque les autres cultures ne sont pas des ennemis contre lesquels il faudrait se protéger, mais des reflets divers de la richesse inépuisable de la vie humaine. En se regardant soi-même par rapport au point de référence de l’autre, de celui qui est différent, chacun peut mieux reconnaître les particularités de sa personne et de sa culture : leurs richesses, leurs possibilités et leurs limites. L’expérience qui se réalise à un endroit doit être développée “en contraste” et “en syntonie” avec les expériences des autres qui vivent dans des contextes culturels distincts (128).
  3. En réalité, une ouverture saine ne porte jamais atteinte à l’identité. Car en s’enrichissant avec des éléments venus d’ailleurs, une culture vivante ne copie pas ou ne reçoit pas simplement mais intègre les nouveautés “à sa façon”. Cela donne naissance à une nouvelle synthèse qui profite finalement à tous, parce que la culture d’où proviennent ces apports finit par être alimentée en retour. C’est pourquoi j’ai exhorté les peuples autochtones à prendre soin de leurs racines et de leurs cultures ancestrales, mais j’ai tenu à clarifier que « mon intention n’est (…) pas de proposer un indigénisme complètement fermé, anhistorique, figé, qui se refuserait à toute forme de métissage », puisque « la propre identité culturelle s’approfondit et s’enrichit dans le dialogue avec les différences, et le moyen authentique de la conserver n’est pas un isolement qui appauvrit » (129). Le monde croît et se remplit d’une beauté nouvelle grâce à des synthèses successives qui se créent entre des cultures ouvertes, en dehors de toute imposition culturelle.
  4. Pour stimuler une saine relation entre l’amour de la patrie et l’intégration cordiale dans l’humanité vue dans sa totalité, il est bon de rappeler que la communauté mondiale n’est pas le résultat de la somme des pays distincts, mais la communion même qui existe entre eux, l’inclusion mutuelle qui est antérieure à l’apparition de tout groupe particulier. Chaque groupe humain s’intègre dans ce réseau de communion universelle qui trouve là sa beauté. De ce fait, chaque personne qui naît dans un contexte déterminé sait qu’elle appartient à une famille plus grande sans laquelle il est impossible de se comprendre pleinement.
  5. Cette approche suppose en définitive qu’on accepte sans réserve qu’aucun peuple, tout comme aucune culture ou personne, ne peut tout obtenir de lui-même. Les autres sont constitutivement nécessaires pour la construction d’une vie épanouie. La conscience d’avoir des limites ou de n’être pas parfait, loin de constituer une menace, devient l’élément clé pour rêver et élaborer un projet commun. Car « l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière » (130).

À partir de la région de chacun

  1. Grâce à l’échange régional par lequel les pays les plus faibles s’ouvrent au monde entier, l’universalité peut préserver les particularités. Une ouverture adéquate et authentique au monde suppose la capacité de s’ouvrir au prochain, dans une famille des nations. L’intégration culturelle, économique et politique avec les peuples voisins devrait être accompagnée d’un processus éducatif qui promeuve la valeur de l’amour du prochain, premier exercice indispensable pour obtenir une intégration universelle saine.
  2. Dans certains quartiers populaires, où chacun ressent spontanément le devoir d’accompagner et d’aider le voisin, survit encore l’esprit de “voisinage”. Dans ces endroits qui préservent ces valeurs communautaires, on entretient des relations de proximité caractérisées par la gratuité, la solidarité et la réciprocité, à partir du sens d’un “nous” de quartier (131). Puisse cela se vivre également entre les pays voisins, afin qu’ils soient capables de construire des relations cordiales de voisinage entre leurs peuples ! Mais les visions individualistes se manifestent dans les relations entre pays. Le danger de vivre en se méfiant les uns des autres, en considérant les autres comme de dangereux concurrents ou ennemis, en vient à affecter les relations entre les peuples d’une même région. Peut-être avons-nous été éduqués dans cette peur et dans cette méfiance !
  3. Certaines nations puissantes et de grandes entreprises profitent de cet isolement et préfèrent négocier avec chaque pays séparément. En revanche, pour les pays petits ou pauvres s’ouvre la possibilité de conclure avec leurs voisins des accords régionaux qui leur permettent de négocier en bloc et d’éviter de devenir des segments marginaux et dépendants des grandes puissances. Aujourd’hui aucun État national isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa population.

Notes
(124) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 234 : AAS 105 (2013), p. 1115.
(125) Ibid., n. 235, AAS 105 (2013), p. 1115.
(126) Ibid.
(127) St. Jean-Paul II, Discours aux représentants du monde de la culture argentine, Buenos Aires , Argentine (12 avril 1987), n. 4 : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (14 avril 1987), p. 7.
(128) Cf. id., Discours aux Cardinaux (21 décembre 1984), n. 4 : AAS 76 (1984), p. 506.
(129) Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), n. 37.
(130) Georg Simmel, Pont et porte, in : La Tragédie de la culture, éd. Rivages, Paris (1988), p. 166.
(131) Cf. Jaime Hoyos-Vásquez, S.J., Lógica de las relaciones sociales. Reflexión ontológica in : Revista Universitas Philosophica 15-16, Bogota (décembre 1990 – juin 1991), pp. 95-106.

Commentaires

Nous avons déjà remarqué que constamment et très volontairement le pape François passe du particulier à l’universel, et inversement, comme pour montrer qu’ils sont indissociables, mais aussi doivent être l’un et l’autre pris en compte et honorés. On se tromperait en affirmant que François promeut la fraternité universelle contre les particularismes locaux tout autant qu’en soutenant qu’il dénonce, pour reprendre ses propres termes au début de ces quelques pages, « la globalisation » pour soutenir « la localisation ». Il s’en explique donc maintenant, dans ce passage un peu long mais qu’il faut prendre en son entier.

 

Le premier paragraphe (142), qui énonce cette nécessité de tenir ensemble le global et le local, apporte une précision importante sur le thème même de l’encyclique, et éclaire la distinction qu’introduisait le sous-titre du texte entre fraternité et amitié sociale. Il semble bien que François place la fraternité du côté de l’universel, de cette commune dignité qui fait de tout être humain, même si je n’ai aucune chance de le rencontrer jamais, un frère ou une sœur ; alors que l’amitié sociale est du côté de la proximité, du type de relations que je peux vivre et nouer avec ceux  que je suis amené à rencontrer ou à connaître, même s’ils viennent parfois de loin.

Le pape François évoque manifestement avec un certain plaisir l’attachement que chacun peut ressentir pour son pays, sa terre, son peuple, sa culture. Loin d’être un frein à la rencontre, cet enracinement, cet ancrage dans ce qui fait notre particularité nous permettent d’entrer dans un dialogue sain avec l’autre, chacun offrant ce qu’il a de différent et recevant ce que l’autre a de différent dans un enrichissement mutuel. L’accueil de l’universel par la rencontre de l’autre ne doit en rien conduire à l’uniformisation. (143-145)

Bien au contraire, la rencontre d’un regard autre peut même enrichir le regard que nous portons sur notre propre culture, et nous aider à mieux la comprendre grâce à un point de vue différent que nous ne pourrions avoir par nous-mêmes. L’autre non seulement m’apporte sa différence, mais il me révèle aussi qui je suis, toute une part de moi-même que j’ignorais tant qu’il ne me l’avait pas faite découvrir (147). Disons-le d’une autre manière : sans le regard de l’autre qui me fait vivre et qui dit qui je suis, je ne suis pas grand chose, et ce qui est vrai des personnes est vraie aussi des peuples et de leurs cultures.

Il y a une autre manière encore d’aborder le bienfait de la rencontre entre les cultures : ce que l’autre culture m’apporte d’elle-même ou me révèle de moi-même, ma culture va l’intégrer « à sa façon », créant ainsi du neuf qui, dans un aller-retour qui n’a pas de raison de s’interrompre, sera également reçu et intégré « à sa façon » par la culture de l’autre. Toute rencontre vraie crée du neuf, profitable à l’un et à l’autre, et « le monde croît et se remplit d’une beauté nouvelle grâce à des synthèses successives qui se créent entre des cultures ouvertes, en dehors de toute imposition culturelle. » (148)

On a déjà vu l’influence prépondérante du personnalisme sur la pensée du pape François, Il l’exprime à nouveau ici dans une belle formule : « Les autres sont constitutivement nécessaires pour la construction d’une vie épanouie. » (150) Et lorsqu’il affirme que la relation, et même la communion qui existe entre les groupes humains « est antérieure à l’apparition de tout groupe particulier » (149), on pourrait dire qu’il applique aux peuples le fondement-même du personnalisme selon lequel c’est la relation qui permet d’être, et non l’être qui précède la relation.

Ainsi, pour les individus comme pour les peuples, le nous précède le je, et il arrive heureusement que cette communion première se concrétise en « relations de proximité caractérisées par la gratuité, la solidarité et la réciprocité » (152) Ce n’est malheureusement pas toujours le cas au plan international dans les relations politiques ou économiques : le chapitre suivant analysera plus directement ces différents domaines.

Nous sommes, dans ces quelques pages, au coeur de la pensée et de la théologie du pape François. Il cite à trois reprises son premier grand texte, La joie de l’Évangile, qui était apparu un peu comme sa profession de foi développée après son élection, et il développe des principes qui marquent l’ensemble de son pontificat et de ses initiatives. Il serait intéressant par exemple d’analyser comment, de manière plus audacieuse encore que Jean-Paul II, il met en oeuvre sa conception de l’enrichissement mutuel dans la pratique du dialogue inter-religieux.

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