Fratelli Tutti

Quatrième chapitre : Un cœur ouvert au monde (suite) (133-141)

Les dons réciproques

  1. L’arrivée de personnes différentes, provenant d’un autre contexte de vie et de culture, devient un don, parce que « les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures : pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous » (115). C’est pourquoi « je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain » (116).
  2. D’autre part, lorsqu’on accueille l’autre de tout cœur, on lui permet d’être lui-même tout en lui offrant la possibilité d’un nouveau développement. Les cultures différentes, qui ont développé leur richesse au cours des siècles, doivent être préservées afin que le monde ne soit pas appauvri. Il faut cependant les stimuler à faire jaillir quelque chose de nouveau dans la rencontre avec d’autres réalités. On ne peut pas ignorer le risque de se retrouver victime d’une sclérose culturelle. Voilà pourquoi « nous avons besoin de communiquer, de découvrir les richesses de chacun, de valoriser ce qui nous unit et de regarder les différences comme des possibilités de croissance dans le respect de tous. Un dialogue patient et confiant est nécessaire, en sorte que les personnes, les familles et les communautés puissent transmettre les valeurs de leur propre culture et accueillir le bien provenant de l’expérience des autres » (117).
  3. Je reprends des exemples que j’ai donnés il y a quelque temps : la culture des Latinos est « un ferment de valeurs et de possibilités qui peut faire beaucoup de bien aux États Unis. (…) Une forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale. En Argentine, la forte immigration italienne a marqué la culture de la société, et parmi les traits culturels de Buenos Aires la présence d’environ deux cent mille Juifs prend un relief important. Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir » (118).
  4. En élargissant le regard, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons rappelé que « la relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure » (119).

L’échange fécond

  1. Les apports mutuels entre les pays, en réalité, finissent par profiter à tous. Un pays qui progresse à partir de son substrat culturel original est un trésor pour l’humanité tout entière. Il faut développer cette conscience qu’aujourd’hui ou bien nous nous sauvons tous, ou bien personne ne se sauve. La pauvreté, la décadence, les souffrances, où que ce soit dans le monde, sont un terreau silencieux pour les problèmes qui finiront par affecter toute la planète. Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter du fait qu’il y a partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous.
  2. Si cela a toujours été vrai, aujourd’hui ce l’est plus que jamais, en raison de la réalité d’un monde très connecté par la globalisation. Nous avons besoin d’un ordre juridique, politique et économique mondial « susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples » (120). Cela profitera finalement à la planète entière parce que « l’aide au développement des pays pauvres » entraîne la « création de richesse pour tous » (121). Du point de vue du développement intégral, cela suppose qu’il faut également accorder « aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes » (122) et qu’on s’efforce « de favoriser l’accès au marché international de la part des pays marqués par la pauvreté et le sous-développement » (123).

Une gratuité qui accueille

  1. Cependant, je ne voudrais pas limiter cette approche à un genre d’utilitarisme. La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs.
  2. Celui qui ne vit pas la gratuité fraternelle fait de son existence un commerce anxieux ; il est toujours en train de mesurer ce qu’il donne et ce qu’il reçoit en échange. Dieu, en revanche, donne gratuitement au point d’aider même ceux qui ne sont pas fidèles, et « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5, 45). Ce n’est pas pour rien que Jésus recommande : « Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète » (Mt 6, 3-4). Nous avons reçu la vie gratuitement, nous n’avons pas payé pour l’avoir. Alors nous pouvons tous donner sans rien attendre en retour, faire du bien sans exiger autant de cette personne qu’on aide. C’est ce que Jésus disait à ses disciples : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).
  3. La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. Le migrant est vu comme un usurpateur qui n’offre rien. Ainsi, on arrive à penser naïvement que les pauvres sont dangereux ou inutiles et que les puissants sont de généreux bienfaiteurs. Seule une culture sociale et politique, qui prend en compte l’accueil gratuit, pourra avoir de l’avenir.

Notes
(115) Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 93.
(116) Ibid., n. 94.
(117) Discours aux autorités, Sarajevo, Bosnie- Herzégovine (6 juin 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 juin 2015), p. 4.
(118) Latinoamérica, Conversaciones con Herrán Reyes Alcaide, éd. Planeta, Buenos Aires (2017), p. 105
(119) Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février), p. 12.
(120) Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 67 : AAS 101 (2009), p. 700.
(121) Ibid., n. 60, AAS 101 (2009), p. 695
(122) Ibid., n. 67, AAS 101 (2009), p. 700.
(123) Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 447.

Commentaires

Qu’est-ce que la culture ? C’est tout un patrimoine divers construit par l’histoire d’un peuple ou d’une civilisation. Comment cette culture s’est-elle constituée et continue-t-elle à s’enrichir, s’il est vrai qu’elle demeure vivante ? Par la rencontre, le dialogue et le partage avec les autres cultures !

L’histoire est faite des nombreuses migrations qui ont enrichi les cultures du monde en les faisant se rencontrer. Une culture qui se refermerait sur elle-même et qui, au motif d’une fidélité ou d’une pureté illusoires, refuserait de dialoguer avec d’autres cultures, et même de se laisser transformer par l’apport d’autres cultures, risquerait la sclérose et la mort.

Ainsi, non seulement il faut reconnaître qu’une « forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale » (135), mais il faut s’en réjouir, se rappelant combien déjà dans l’histoire des cultures se sont trouvées enrichies par l’arrivée, l’accueil et l’intégration de nombreux migrants.

Il y a d’une part les cultures des pays dits développés qui parfois redoutent l’arrivée de ces nouvelles cultures apportées par des migrants, mais il y a aussi dans le monde des cultures menacées de disparaître en même temps que les peuples qui les portent. Dans notre monde globalisé, nous mesurons peut-être plus encore combien la décadence ou l’appauvrissement de cultures particulières sont une perte pour l’humanité toute entière, et aussi que ces différentes cultures ne peuvent continuer à vivre et à s’accomplir que si place leur est faite dans le concert mondial de l’économie.

Néanmoins, au-delà de cet intérêt commun reconnu, quand bien même tel phénomène migratoire ne produirait pas de manière évidente et immédiate un enrichissement mutuel, l’élan gratuit de l’accueil inconditionnel de l’autre au nom de notre commune dignité humaine doit demeurer au coeur de notre « culture sociale et politique », et nous prémunir contre tout « repli sur soi » (141).

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