Fratelli Tutti

Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert (suite) (118-127)

Remettre l’accent sur la fonction sociale de la propriété

  1. Le monde existe pour tous, car nous tous, en tant qu’êtres humains, nous naissons sur cette terre avec la même dignité. Les différences de couleur, de religion, de capacités, de lieu de naissance, de lieu de résidence, et tant d’autres différences, ne peuvent pas être priorisées ou utilisées pour justifier les privilèges de certains sur les droits de tous. Par conséquent, en tant que communauté, nous sommes appelés à veiller à ce que chaque personne vive dans la dignité et ait des opportunités appropriées pour son développement intégral.
  2. Au cours des premiers siècles de la foi chrétienne, plusieurs sages ont développé un sens universel dans leur réflexion sur le destin commun des biens créés (91). Cela a amené à penser que si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive. Saint Jean Chrysostome le résume en disant que « ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs » (92). Ou en d’autres termes, comme l’a affirmé saint Grégoire le Grand : « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux » (93).
  3. Je viens de nouveau faire miennes et proposer à tous quelques paroles de saint Jean-Paul II dont la force n’a peut-être pas été perçue : « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne » (94). Dans ce sens, je rappelle que « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée » (95). Le principe de l’usage commun des biens créés pour tous est le « premier principe de tout l’ordre éthicosocial » (96) ; c’est un droit naturel, originaire et prioritaire (97). Tous les autres droits concernant les biens nécessaires à l’épanouissement intégral des personnes, y compris celui de la propriété privée et tout autre droit « n’en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation » (98), comme l’affirmait saint Paul VI. Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés ; et cela comporte des conséquences très concrètes qui doivent se refléter sur le fonctionnement de la société. Mais il arrive souvent que les droits secondaires se superposent aux droits prioritaires et originaires en les privant de toute portée pratique.

Droits sans frontières

  1. Personne ne peut donc être exclu, peu importe où il est né, et encore moins en raison des privilèges dont jouissent les autres parce qu’ils sont nés quelque part où existent plus de possibilités. Les limites et les frontières des États ne peuvent pas s’opposer à ce que cela s’accomplisse. Tout comme il est inacceptable qu’une personne ait moins de droits parce qu’elle est une femme, il est de même inacceptable que le lieu de naissance ou de résidence implique à lui seul qu’on ait moins de possibilités d’une vie digne et de développement.
  2. Le développement ne doit pas être orienté vers l’accumulation croissante au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer « les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples » (99). Le droit de certains à la liberté d’entreprise ou de marché ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de la dignité des pauvres, pas plus qu’au-dessus du respect de l’environnement, car « celui qui s’approprie quelque chose, c’est seulement pour l’administrer pour le bien de tous » (100).
  3. Certes, l’activité des entrepreneurs « est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous » (101). Dieu nous promeut ; il attend de nous que nous exploitions les capacités qu’il nous a données et il a rempli l’univers de ressources. Dans ses desseins, « chaque homme est appelé à se développer » (102), et cela comprend le développement des capacités économiques et technologiques d’accroître les biens et d’augmenter la richesse. Mais dans tous les cas, ces capacités des entrepreneurs, qui sont un don de Dieu, devraient être clairement ordonnées au développement des autres personnes et à la suppression de la misère, notamment par la création de sources de travail diversifiées. À côté du droit de propriété privée, il y a toujours le principe, plus important et prioritaire, de la subordination de toute propriété privée à la destination universelle des biens de la terre et, par conséquent, le droit de tous à leur utilisation (103).

Les droits des peuples

  1. La conviction concernant la destination commune des biens de la terre doit s’appliquer aujourd’hui également aux pays, à leurs territoires et à leurs ressources. En considérant tout cela non seulement du point de vue de la légitimité de la propriété privée et des droits des citoyens d’une nation déterminée, mais aussi à partir du principe premier de la destination commune des biens, nous pouvons alors affirmer que chaque pays est également celui de l’étranger, étant donné que les ressources d’un territoire ne doivent pas être niées à une personne dans le besoin provenant d’ailleurs. En effet, comme l’ont enseigné les évêques des États-Unis, il existe des droits fondamentaux qui « précèdent toute société, car ils découlent de la dignité inhérente à chaque personne en tant que créature de Dieu » (104).
  2. Cela suppose également une autre manière de comprendre les relations et les échanges entre les pays. Si toute personne a une dignité inaliénable, si chaque être humain est mon frère ou ma sœur et si le monde appartient vraiment à tous, peu importe que quelqu’un soit né ici ou vive hors de son propre pays. Ma nation est également coresponsable de son développement, bien qu’elle puisse s’acquitter de cette responsabilité de diverses manières : en l’accueillant généreusement en cas de besoin urgent, en le soutenant dans son propre pays, en se gardant d’utiliser ou de vider des pays entiers de leurs ressources naturelles par des systèmes corrompus qui entravent le développement digne des peuples. Ceci, qui vaut pour les nations, s’applique également aux différentes régions de chaque pays entre lesquelles il existe souvent de graves inégalités. Mais l’incapacité à reconnaître une dignité humaine égale pour tous conduit parfois les régions les plus développées de certains pays à rêver de se libérer du “fardeau” des parties les plus pauvres pour augmenter davantage encore leur niveau de consommation.
  3. Nous parlons d’un nouveau réseau dans les relations internationales, car il est impossible de résoudre les graves problèmes du monde en ne pensant qu’à des formes d’entraide entre individus ou petits groupes. Souvenons-nous que « l’inégalité n’affecte pas seulement les individus, mais aussi des pays entiers, et oblige à penser à une éthique des relations internationales » (105). Et la justice exige que soient reconnus et respectés non seulement les droits individuels, mais aussi les droits sociaux et les droits des peuples (106). Ce que nous disons implique que soit garanti « le droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès » (107) qui est parfois gravement entravé par la pression exercée par la dette extérieure. Le service de la dette, dans bien des cas, non seulement ne favorise pas le développement mais le limite et le conditionne fortement. Restant ferme le principe selon lequel toute dette légitimement contractée est à payer, la manière dont de nombreux pays pauvres l’honorent envers les pays riches ne doit pas en arriver à compromettre leur survie et leur croissance.
  4. Il s’agit, sans aucun doute, d’une autre logique. Si l’on n’essaie pas d’entrer dans cette logique, mes paroles auront l’air de fantasmes. Mais si l’on accepte le grand principe des droits qui découlent du seul fait de posséder la dignité humaine inaliénable, il est possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité. On peut aspirer à une planète qui assure terre, toit et travail à tous. C’est le vrai chemin de la paix, et non la stratégie, dénuée de sens et à courte vue, de semer la peur ou la méfiance face aux menaces extérieures. En effet, une paix réelle et durable n’est possible « qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération au service d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine » (108).

Notes
(91) Cf. St. Basile, Homilia 21. Quod rebus mundanis adhaeren-dum non sit, 3.5 : PG 31, col. 545-549 ; Regulae brevius tractatae, 92 : PG 31, col. 1145-1148 ; St. Pierre Chrysologue, Sermo 123 : PL 52, col. 536-540 ; St. Ambroise, De Nabuthe 27.52 : PL 14, col. 738s ; St. Augustin, In Iohannis Evangelium 6, 25 : PL 35, col. 1436s.
(92) De Lazaro Concio 2, 6 : PG 48, col. 992D.
(93) Regula pastoralis 3, 2 : PL 77, p. 87.
(94) Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 31 : AAS 83 (1991), p. 831.
(95) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 93 : AAS 107 (2015), p. 884.
(96) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 19 : AAS 73 (1981), p. 626.
(97) Cf. Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n. 172.
(98) Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 22 : AAS 59 (1967), p. 268.
(99) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 33 : AAS 80 (1988), p. 557.
(100) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 95 : AAS 107 (2015), p. 885.
(101) Ibid., n. 129, AAS 107 (2015), p. 899.
(102) St. Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 15 : AAS 59 (1967), p. 265 ; cf. Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 16 : AAS 101 (2009), p. 652.
(103) Cf. Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 93 : AAS 107 (2015), pp. 884-885 ; Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nn. 189-190 : AAS 105 (2013), pp. 1099-1100.
(104) Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Lettre pastorale contre le racisme Open wide our Hearts : The enduring Call to Love, (novembre 2018).
(105) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 51 : AAS 107 (2015), p. 867.
(106) Cf. Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 6 : AAS 101 (2009), p. 644.
(107) St. Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 35 : AAS 83 (1991), p. 838.
(108) Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki, Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.

Commentaires

L’affirmation qui fonde tous les développements de ces quelques paragraphes se trouve énoncée au numéro 120 (et répétée presque littéralement au n°123) :  « Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés ».

Disons-le de différentes façons : le droit à la propriété privée est légitime mais subordonné au fait que l’ensemble des biens de la terre sont destinés à tous. Ou encore : le droit à la propriété privée est légitime tant qu’il n’empêche pas d’autres personnes et leur proches de vivre et de s’accomplir dignement.

Cette relativisation du droit à la propriété est présente dans la pensée chrétienne dès les Pères de l’Église, qui l’ont affirmée de manière très vigoureuse, avançant par exemple que le vol commis par nécessité urgente pour sa subsistance propre ou celle de personnes dont ont a la charge est légitime et ne peut être condamné. Les derniers papes, chaque fois qu’ils réaffirment ce principe essentiel de la « doctrine sociale » de l’Eglise, sachant qu’ils risquent de passer pour de dangereux révolutionnaires, s’empressent de citer ces grands et saints Pères de l’Église !

Notons néanmoins que la nécessité ou « l’état de nécessité » sont aussi reconnus aujourd’hui dans le droit pénal français : un jugement peut décider de l’impunité d’un délit pourtant avéré s’il a été commis en état de nécessité.

Ainsi, le fait que tout être humain doivent pouvoir vivre et se développer de manière digne, et donc pouvoir subvenir à ses besoins essentiels, l’emporte sur le droit à la propriété privée. Cette notion vaut pour les personnes vivant à proximité les unes des autres dans un territoire donné, mais il faut l’élargir à l’ensemble de l’humanité, surtout dans une économie mondialisée où les biens produits et les richesses circulent de plus en plus.

Le génie humain, voulu par Dieu qui a confié sa création à l’homme pour qu’il la continue, a permis, par « le développement des capacités économiques et technologiques », « d’accroître les biens et d’augmenter la richesse » (123). Mais cette richesse doit être mise au service de toute l’humanité, et de tout peuple, de toute nation, de toute région, bref de tous ceux qui peuvent en avoir besoin, sans considération d’origine ou d’appartenance (124-126), et dans le « respect de l’environnement », ainsi qu’il est encore rappelé au n°122.

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