Fratelli Tutti

Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert (suite) (106-117)

Amour universel qui promeut les personnes

  1. Il est quelque chose de fondamental et d’essentiel à reconnaître pour progresser vers l’amitié sociale et la fraternité universelle : réaliser combien vaut un être humain, combien vaut une personne, toujours et en toute circonstance. Si tous les hommes et femmes ont la même valeur, il faut dire clairement et fermement que « le seul fait d’être né en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des personnes vivent dans une moindre dignité » (81). Il s’agit d’un principe élémentaire de la vie sociale qui est souvent ignoré de différentes manières par ceux qui estiment qu’il n’apporte rien à leur vision du monde ni ne sert à leurs fins.
  2. Tout être humain a le droit de vivre dans la dignité et de se développer pleinement, et ce droit fondamental ne peut être nié par aucun pays. Il possède ce droit même s’il n’est pas très efficace, même s’il est né ou a grandi avec des limites. Car cela ne porte pas atteinte à son immense dignité de personne humaine qui ne repose pas sur les circonstances mais sur la valeur de son être. Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité.
  3. Certaines sociétés acceptent en partie ce principe. Elles acceptent qu’il existe des possibilités pour tout le monde, mais en déduisent que tout dépend de chacun. Dans cette perspective partielle, il serait absurde de « s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie » (82). Investir en faveur des personnes fragiles peut ne pas être rentable, cela peut impliquer moins d’efficacité. Cela requiert un État présent et actif ainsi que des institutions de la société civile qui, du fait qu’elles sont vraiment ordonnées d’abord aux personnes et au bien commun, aillent au-delà de la liberté des mécanismes, axés sur l’efficacité, de certains systèmes économiques, politiques ou idéologiques.
  4. Certains naissent dans des familles aisées, reçoivent une bonne éducation, grandissent en se nourrissant bien ou possèdent naturellement des capacités exceptionnelles. Ceux-là n’auront sûrement pas besoin d’un État actif et ne revendiqueront que la liberté. Mais évidemment, la même règle ne vaut pas pour une personne porteuse de handicap, pour quelqu’un qui est né dans une famille très pauvre, pour celui qui a bénéficié d’une éducation de qualité inférieure et de ressources limitées en vue de soigner convenablement ses maladies. Si la société est régie principalement par les critères de liberté du marché et d’efficacité, il n’y a pas de place pour eux et la fraternité est une expression romantique de plus.
  5. C’est un fait qu’« une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement (…) devient un discours contradictoire » (83). Des termes comme liberté, démocratie ou fraternité se vident de leur sens. Car la réalité, c’est que « tant que notre système économique et social produira encore une seule victime et tant qu’il y aura une seule personne mise à l’écart, la fête de la fraternité universelle ne pourra pas avoir lieu » (84). Une société humaine et fraternelle est capable de veiller de manière efficace et stable à ce que chacun soit accompagné au cours de sa vie, non seulement pour subvenir à ses besoins fondamentaux, mais aussi pour pouvoir donner le meilleur de lui-même, même si son rendement n’est pas le meilleur, même s’il est lent, même si son efficacité n’est pas exceptionnelle.
  6. La personne humaine, dotée de droits inaliénables, est de par sa nature même ouverte aux liens. L’appel à se transcender dans la rencontre avec les autres se trouve à la racine même de son être. C’est pourquoi « il convient de faire attention pour ne pas tomber dans des équivoques qui peuvent naître d’un malentendu sur le concept de droits humains et de leur abus paradoxal. Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels – je suis tenté de dire individualistes –, qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique, presque comme une « monade » (monás), toujours plus insensible. (…) Si le droit de chacun n’est pas harmonieusement ordonné au bien plus grand, il finit par se concevoir comme sans limites et, par conséquent, devenir source de conflits et de violences » (85).

Promouvoir le bien moral

  1. Nous n’aurons de cesse de le dire, le désir et la recherche du bien d’autrui et de l’humanité tout entière impliquent également la recherche d’une maturation des personnes et des sociétés dans les différentes valeurs morales qui conduisent à un développement humain intégral. Dans le Nouveau Testament, un fruit du Saint-Esprit (cf. Ga 5, 22) est désigné par le terme grec agazosúne. Il indique l’attachement au bien, la recherche du bien. Mieux encore, c’est la quête de ce qui est excellent, du meilleur pour les autres : leur maturation, leur croissance dans une vie saine, la promotion des valeurs et pas seulement le bien-être matériel. Il y a une expression latine analogue : bene-volentia, qui indique le fait de vouloir le bien de l’autre. C’est un désir fort du bien, un penchant vers tout ce qui est bon et excellent, qui pousse à remplir la vie des autres de choses belles, sublimes et édifiantes.
  2. À ce sujet, je viens encore souligner avec tristesse que « depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts » (86). Revenons à la promotion du bien, pour nous-mêmes et pour l’humanité tout entière, et nous progresserons ainsi ensemble vers une croissance authentique et intégrale. Chaque société doit veiller à ce que les valeurs soient transmises, car, autrement, l’égoïsme, la violence, la corruption sous leurs différentes formes, l’indifférence et, finalement, une vie fermée à toute transcendance et emmurée dans les intérêts individuels sont véhiculés.

La valeur de la solidarité

  1. Je voudrais mettre en exergue la solidarité qui « comme vertu morale et attitude sociale, fruit de la conversion personnelle, exige un engagement d’une multiplicité de sujets qui ont une responsabilité de caractère éducatif et formateur. Ma première pensée va aux familles, appelées à une mission éducative première et incontournable. Elles constituent le premier lieu où se vivent et se transmettent les valeurs de l’amour et de la fraternité, de la convivialité et du partage, de l’attention et du soin de l’autre. Elles sont aussi le milieu privilégié pour la transmission de la foi, en commençant par ces simples gestes de dévotion que les mères enseignent à leurs enfants. Pour ce qui concerne les éducateurs et les formateurs qui, à l’école ou dans les différents centres de socialisation infantile et juvénile, ont la tâche exigeante d’éduquer des enfants et des jeunes, ils sont appelés à être conscients que leur responsabilité regarde les dimensions morales, spirituelles et sociales de la personne. Les valeurs de la liberté, du respect réciproque et de la solidarité peuvent être transmises dès le plus jeune âge. (…) Les agents culturels et des moyens de communication sociale ont aussi une responsabilité dans le domaine de l’éducation et de la formation, spécialement dans la société contemporaine, où l’accès aux instruments d’information et de communication est toujours plus répandu » (87).
  2. En ces moments où tout semble se diluer et perdre consistance, il convient de recourir à la solidité (88) tirant sa source de la conscience que nous avons d’être responsables de la fragilité des autres dans notre quête d’un destin commun. La solidarité se manifeste concrètement dans le service qui peut prendre des formes très différentes de s’occuper des autres. Servir, c’est « en grande partie, prendre soin de la fragilité. Servir signifie prendre soin des membres fragiles de nos familles, de notre société, de notre peuple ». Dans cette tâche, chacun est capable de « laisser de côté ses aspirations, ses envies, ses désirs de toute-puissance, en voyant concrètement les plus fragiles. (…) Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la ”souffre” et cherche la promotion du frère. Voilà pourquoi, le service n’est jamais idéologique, puisqu’il ne sert pas des idées, mais des personnes » (89).
  3. En général, les laissés-pour-compte « pratiquent la solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oublié, ou tout au moins a très envie d’oublier. La solidarité est un mot qui ne plaît pas toujours ; je dirais que parfois, nous l’avons transformé en un gros mot, on ne peut pas le prononcer ; mais c’est un mot qui exprime beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent. (…) La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires » (90).
  4. Lorsque nous parlons de protection de la maison commune qu’est la planète, nous nous référons à ce minimum de conscience universelle et de sens de sollicitude mutuelle qui peuvent encore subsister chez les personnes. En effet, si quelqu’un a de l’eau en quantité surabondante et malgré cela la préserve en pensant à l’humanité, c’est qu’il a atteint un haut niveau moral qui lui permet de se transcender lui-même ainsi que son groupe d’appartenance. Cela est merveilleusement humain ! Cette même attitude est nécessaire pour reconnaître les droits de tout être humain, même né ailleurs.

Notes
(81) Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 190 : AAS 105 (2013), p. 1100.
(82) Ibid., n. 209 : AAS 105 (2013), p. 1107.
(83) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
(84) Message pour l’événement “Economy of Francesco” (1er mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 mai 2019), p. 9.
(85) Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.
(86) Lettre enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 229 : AAS 107 (2015), p. 937.
(87) Message pour la 49e Journée Mondiale de la Paix 1 er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 9.
(88) Solidité se trouve à la racine étymologique du terme solidarité. La solidarité, dans le sens éthique et politique qu’il a pris ces deux derniers siècles, donne lieu à une construction sociale sûre et stable.
(89) Homélie lors de la Sainte Messe, La Havane, Cuba (20 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 6.
(90) Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.

Commentaires

Le pape François revient dans ces pages sur des thèmes qu’il a déjà abordés mais qui sont fondamentaux, et hors desquels comme il le dit, « la fraternité est une expression romantique de plus » (109).

Il s’agit d’abord de reconnaître une égale valeur et une égale dignité à tout être humain, quels que soient son âge, son origine, sa santé ou ses handicaps, son niveau d’éducation ou son statut social… Et de faire de cette reconnaissance  « un principe élémentaire de la vie sociale » (106).

Parce que la vie économique est souvent régie par des critères de productivité et d’efficacité, il revient à des structures étatiques ou associatives de veiller à ce que chacun trouve sa place dans la société, non seulement pour y être soutenu ou aidé, mais aussi pour s’y épanouir et « pour pouvoir donner le meilleur de lui-même » (110).

Ce discours est fondé, François le rappelle à nouveau, sur une vision personnaliste de l’être humain, qui invite à ordonner le droit de chacun au bien de tous (111), et qui est indissociable d’un attachement éthique à la recherche et la promotion de ce bien (112-113).

Cette vision et cette éthique s’incarnent dans le choix et la pratique de la solidarité, valeur que l’éducation se doit de transmettre en priorité (114), et qui trouve à s’appliquer dans tous les domaines où il est possible de s’engager, jusqu’à la « protection de la maison commune » (117 – rappelant le sous-titre de l’encyclique Laudato Si’).

Dans une belle définition de la solidarité, qui s’appliquerait aussi à la fraternité elle-même, François évoque la « sollicitude mutuelle », qui provoque son enthousiasme : « Cela est merveilleusement humain ! »

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