Fratelli Tutti

Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert (suite)  (101-105)

Transcender un monde de partenaires

  1. Revenons maintenant à cette parabole du bon Samaritain qui a encore beaucoup à nous enseigner. Un homme blessé gisait sur le chemin. Les autorités qui l’ont croisé n’avaient pas fixé leur attention sur cet appel intérieur à devenir proches, mais sur leur fonction, sur leur position sociale, sur une profession fondamentale dans la société. Elles se sentaient importantes pour la société du moment et leur urgence était le rôle qu’elles devaient jouer. L’homme blessé et abandonné sur la route était une gêne pour ce projet, une entrave, et par ailleurs il n’assumait aucune fonction. Il n’était rien, il n’appartenait pas à un groupe renommé, il n’avait aucun rôle dans la construction de l’histoire. Cependant, le généreux Samaritain a résisté à ces classifications étriquées, même s’il n’appartenait à aucune de ces catégories et était un simple étranger sans place spécifique dans la société. Ainsi, libre de tout titre et de toute charge, il a été en mesure d’interrompre son voyage, de changer de projet, d’être disponible pour s’ouvrir à la surprise de l’homme blessé qui avait besoin de lui.
  2. Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme “prochain” perd tout son sens, et seul le mot “partenaire”, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens (80).

 Liberté, égalité et fraternité

  1. La fraternité n’est pas que le résultat des conditions de respect des libertés individuelles, ni même d’une certaine équité observée. Bien qu’il s’agisse de présupposés qui la rendent possible, ceux-ci ne suffisent pas pour qu’elle émerge comme un résultat immanquable. La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité. Que se passe-t-il sans une fraternité cultivée consciemment, sans une volonté politique de fraternité, traduite en éducation à la fraternité, au dialogue, à la découverte de la réciprocité et de l’enrichissement mutuel comme valeur ? Ce qui se passe, c’est que la liberté s’affaiblit, devenant ainsi davantage une condition de solitude, de pure indépendance pour appartenir à quelqu’un ou à quelque chose, ou simplement pour posséder et jouir. Cela n’épuise pas du tout la richesse de la liberté qui est avant tout ordonnée à l’amour.
  2. On n’obtient pas non plus l’égalité en définissant dans l’abstrait que “tous les êtres humains sont égaux”, mais elle est le résultat d’une culture consciente et pédagogique de la fraternité. Ceux qui ne peuvent être que des partenaires créent des cercles fermés. Quel sens peut avoir dans ce schéma une personne qui n’appartient pas au cercle des partenaires et arrive en rêvant d’une vie meilleure pour elle-même et sa famille ?
  3. L’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères. La simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité. Elle ne peut même pas nous préserver de tant de maux qui prennent de plus en plus une envergure mondiale. Mais l’individualisme radical est le virus le plus difficile à vaincre. Il nous trompe. Il nous fait croire que tout consiste à donner libre cours aux ambitions personnelles, comme si en accumulant les ambitions et les sécurités individuelles nous pouvions construire le bien commun.

Note

(80) Pour ces considérations, je me suis inspiré de la pensée de Paul Ricœur, “Le socius et le prochain”, in : Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), pp. 113-127.

Commentaires

L’extrait de ce jour est plus court, mais le but n’est pas d’en finir au plus vite avec l’encyclique ! Et il y a encore largement matière à méditer dans ces quelques paragraphes, qui peuvent nous toucher d’autant plus que le pape est manifestement en visite dans notre pays : il note que les paragraphes 100 et 101 lui ont été inspirés par un grand philosophe contemporain français, Paul Ricœur, et les paragraphes suivants sont comme un bref commentaire de notre devise républicaine : Liberté, égalité, fraternité !

Qu’est-ce qui motive la fraternité ? Le partage d’appartenances et d’intérêts communs, ou bien la solidarité née de notre commune humanité ? Le pape, nous l’avons déjà vu, n’entend pas gommer ou réduire les différences, les particularismes, la variété des cultures, mais les invite à s’accueillir mutuellement, et surtout ici à rester suffisamment ouverts à l’altérité pour ne pas exclure la nouveauté ou la surprise.

Liberté, égalité et fraternité ne peuvent aller l’une sans les autres, nous dit François, et l’actualité de nos sociétés ne cessent d’illustrer et de conforter cette conviction. Pour ne prendre qu’un exemple récent : la liberté d’expression, élément constitutif et essentiel de la liberté, peut devenir violente et dangereuse provocation si elle ne s’accompagne pas d’un minimum de respect fraternel pour l’autre et pour les convictions qui le font vivre.

Aucun concept, aucune valeur ne peut à lui seul définir la réalité du monde, de la vie des hommes et de leur quête éthique. Rappelons-nous le psaume : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 84, 11), ou encore cette révélation si centrale de l’Évangile, dans la bouche du Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14, 6). Chaque fois, prenez l’un sans l’autre, ou sans les autres, et vous courez à la catastrophe ! Il en va de même pour la liberté, l’égalité et la fraternité, vaines et même le plus souvent néfastes si elles ne vont ensemble.

Notons aussi l’engagement très fort du pape pour s’opposer aux théories, économiques ou philosophiques, faisant de l’intérêt général, voire du bien commun, la simple somme des intérêts particuliers ou individuels. Dans la vie sociale, économique, politique, bref pour toute vie humaine, un libéralisme qui n’est pas régulé, par exemple par la recherche de l’égalité ou la pratique de la fraternité, est destructeur ; c’est la loi de la jungle.

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