Fratelli Tutti

Introduction (1-8)

  1. « Fratelli tutti » (1), écrivait saint François d’Assise, en s’adressant à tous ses frères et sœurs, pour leur proposer un mode de vie au goût de l’Évangile. Parmi ses conseils, je voudrais en souligner un par lequel il invite à un amour qui surmonte les barrières de 2 / 91 la géographie et de l’espace. Il déclare heureux celui qui aime l’autre « autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui » (2). En quelques mots simples, il exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite.
  2. Ce Saint de l’amour fraternel, de la simplicité et de la joie, qui m’a inspiré l’écriture de l’encyclique Laudato si’, me pousse cette fois-ci à consacrer la présente nouvelle encyclique à la fraternité et à l’amitié sociale. En effet, saint François, qui se sentait frère du soleil, de la mer et du vent, se savait encore davantage uni à ceux qui étaient de sa propre chair. Il a semé la paix partout et côtoyé les pauvres, les abandonnés, les malades, les marginalisés, les derniers. Sans frontières
  3. Il y a un épisode de sa vie qui nous révèle son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion. C’est sa visite au Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, visite qui lui a coûté de gros efforts du fait de sa pauvreté, de ses ressources maigres, de la distance et des différences de langue, de culture et de religion. Ce voyage, en ce moment historique marqué par les croisades, révélait encore davantage la grandeur de l’amour qu’il voulait témoigner, désireux d’étreindre tous les hommes. La fidélité à son Seigneur était proportionnelle à son amour pour ses frères et sœurs. Bien que conscient des difficultés et des dangers, saint François est allé à la rencontre du Sultan en adoptant la même attitude qu’il demandait à ses disciples, à savoir, sans nier leur identité, quand ils sont « parmi les sarrasins et autres infidèles… de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu » (3). Dans ce contexte, c’était une recommandation extraordinaire. Nous sommes impressionnés, huit cents ans après, que François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit et également à vivre une “soumission” humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi.
  4. Il ne faisait pas de guerre dialectique en imposant des doctrines, mais il communiquait l’amour de Dieu. Il avait compris que « Dieu est Amour [et que] celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1 Jn 4, 16). Ainsi, il a été un père fécond qui a réveillé le rêve d’une société fraternelle, car « seul l’homme qui accepte de rejoindre d’autres êtres dans leur mouvement propre, non pour les retenir à soi, mais pour les aider à devenir un peu plus eux-mêmes, devient réellement père » (4). Dans ce monde parsemé de tours de guet et de murs de protection, les villes étaient déchirées par des guerres sanglantes entre de puissants clans, alors que s’agrandissaient les zones misérables des périphéries marginalisées. Là, François a reçu la vraie paix intérieure, s’est libéré de tout désir de suprématie sur les autres, s’est fait l’un des derniers et a cherché à vivre en harmonie avec tout le monde. C’est lui qui a inspiré ces pages.
  5. Les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations. Ces dernières années, je les ai évoquées à plusieurs reprises et en divers endroits. J’ai voulu recueillir dans cette encyclique beaucoup de ces interventions en les situant dans le contexte d’une réflexion plus large. En outre, si pour la rédaction de Laudato si’ j’ai trouvé une source d’inspiration chez mon frère Bartholomée, Patriarche orthodoxe qui a promu avec beaucoup de vigueur la sauvegarde de la création, dans ce cas-ci, je me suis particulièrement senti encouragé 3 / 91 par le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu « a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux » (5). Ce n’était pas un simple acte diplomatique, mais une réflexion faite dans le dialogue et fondée sur un engagement commun. Cette encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans ce document que nous avons signé ensemble. J’ai également pris en compte ici, dans mon langage personnel, de nombreuses lettres et documents contenant des réflexions, que j’ai reçus de beaucoup de personnes et de groupes à travers le monde.
  6. Les pages qui suivent n’entendent pas résumer la doctrine sur l’amour fraternel, mais se focaliser sur sa dimension universelle, sur son ouverture à toutes les personnes. Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté.
  7. De même, quand je rédigeais cette lettre, a soudainement éclaté la pandémie de la Covid-19 qui a mis à nu nos fausses certitudes. Au-delà des diverses réponses qu’ont apportées les différents pays, l’incapacité d’agir ensemble a été dévoilée. Bien que les pays soient très connectés, on a observé une fragmentation ayant rendu plus difficile la résolution des problèmes qui nous touchent tous. Si quelqu’un croit qu’il ne s’agirait que d’assurer un meilleur fonctionnement de ce que nous faisions auparavant, ou que le seul message est que nous devrions améliorer les systèmes et les règles actuelles, celui-là est dans le déni.
  8. Je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité. Tous ensemble : « Voici un très beau secret pour rêver et faire de notre vie une belle aventure. Personne ne peut affronter la vie de manière isolée. […] Nous avons besoin d’une communauté qui nous soutient, qui nous aide et dans laquelle nous nous aidons mutuellement à regarder de l’avant. Comme c’est important de rêver ensemble ! […] Seul, on risque d’avoir des mirages par lesquels tu vois ce qu’il n’y a pas ; les rêves se construisent ensemble » (6). Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères.

Notes

(1) Admonitions, 6, 1 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 287.

(2) Ibid., 25 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 294.

(3) St. François d’Assise., Règle non bullata des frères mineurs, 16, 3.6 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 208.

(4) Eloi Leclerc, O.F.M., Exil et tendresse, Éd. Franciscaines (1962), p. 205.

(5) Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 10.

(6) Discours lors de la rencontre œcuménique et interreligieuse avec les jeunes, Skopje – Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 74 / 91 mai 2019), p. 12.

Commentaires

Dès son élection, par le nom même qu’il s’est donné, le pape a voulu choisir comme guide et inspirateur Saint François d’Assise. L’encyclique Laudato Si’, consacrée, pour dire un peu vite, à l’écologie, commençait par une citation de Saint-François – considéré comme le Saint Patron de l’écologie. Celle-ci commence à nouveau par une citation de Saint François qui lui donne son titre : Fratelli Tutti, d’abord dans la langue du Saint, puis traduite dans la langue de chacun, à la fin de l’introduction : « Tous frères ». Saint François se disait frère de toute la création, mais particulièrement de tout être humain.

C’est ainsi que le Pape développe une pensée très cohérente qui va son chemin au fil des années et de ses textes : amour de toute la création, amour de tout être humain (si lointain ou différent soit-il), et particulièrement des pauvres, des derniers, dans la suite de Saint François d’Assise.

Dans Laudato Si’ François évoquait l’influence du patriarche orthodoxe de Constantinople Bartholomée, donnant d’entrée à son texte une dimension œcuménique. Ici, il dit s’être inspiré de sa rencontre avec l’Iman Ahmad Al-Tayyeb, donnant à son texte une dimension inter-religieuse forte. Se faisant, il s’inscrit à nouveau dans la suite de Saint-François d’Assise, qui avait déployé de grands efforts pour rencontrer le sultan Malik-el-Kamil.

Ces références sont très significatives pour notre actualité : le dialogue inter-religieux pratiqué dans l’amour et le respect de l’autre, est l’une des expressions essentielles de la fraternité prônée par l’Evangile. Et même si l’histoire a connu malheureusement de sanglantes confrontations entre les religions, les initiatives pacifiques des uns et des autres, qui se développent heureusement aujourd’hui, ne datent pas d’hier.

Le Pape François annonce dès ces premières pages qu’il va développer à nouveau des thèmes qui lui sont chers. Citons par exemple : le « désir universel d’humanité » fondé sur la conviction que tout être humain s’accomplit dans la relation et le partage ; la volonté de ne pas « se cantonner aux mots », et nous verrons que le pape est très concret et s’engage socialement et politiquement dans cette encyclique, affirmant à nouveau qu’à ses yeux une révision radicale des pratiques économiques et financières est aujourd’hui indispensable.

Plus surprenante peut-être sous la plume d’un pape, cette invitation à vivre le dialogue avec l’autre dans un esprit de « soumission » : « Nous sommes impressionnés, huit cents ans après, que François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit et également à vivre une « soumission » humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi ». (3) Non seulement il s’agit de renoncer à toute forme de prosélytisme ou à « tout désir de suprématie », mais à l’exemple de Saint François se faire « l’un des derniers » pour vivre en harmonie et fraternellement avec tous. Comment cette humilité extrême, indiscutablement conforme à l’Evangile, peut-elle se vivre non seulement dans une démarche spirituelle personnelle, mais aussi dans les engagements et les relations politiques, économiques ou religieuses, c’est sans doute une question qui devra accompagner notre lecture de ce grand texte…

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